Au premier jour du premier mois, Noa'h retire la couverture de la téva et voit que la face de la terre a séché (Berechit 8,13). Le vingt-sept du deuxième mois, la terre est sèche (Berechit 8,14). Noa'h ne sort pas pour autant. Il faut que D.ieu lui parle : « Sors de la téva, toi, ta femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi » (Berechit 8,16). Le Midrach rapporte sa réponse : « De même que je ne suis entré dans la téva qu'avec permission, je ne sortirai qu'avec permission » (Berechit Rabba 34,4). Si la téva n'était qu'un abri contre les eaux, pourquoi Noa'h y reste-t-il ? Et que lui demande D.ieu en l'en faisant sortir ?
Cinq maîtres, du Chla à l'Admour Hazaken, répondent à cette question. Retrouvez ci-dessous une synthèse de leurs réponses, et leurs chiourims sur textes en hébreu et en français, dans l'application Chiourims Torah.
Ce qu'ils disent
Chné Lou'hot HaBrit · Rabbi Yecha'yahou Horowitz, le Chla
Attendre l'ordre pour sortir de la téva
Le Chla s'appuie sur le Zohar, qui revient plusieurs fois sur cette paracha et met en garde contre les moments de destruction. Au temps de la peste, dit-il, l'homme rentre ses pieds, se cache dans les lieux retirés et ne sort pas de l'entrée de sa maison, afin que le destructeur ne le voie pas. Tant que le destructeur ne voit pas son visage, il ne peut pas dominer sur lui. Au Déluge, ce destructeur sévissait. D.ieu a donc ordonné à Noa'h de se cacher dans l'arche, pour que le destructeur ne l'accuse pas. Celui qui garde son âme doit se cacher « jusqu'à ce que passe la colère » (Yechaya 26,20).
Le Chla tire ensuite une règle de l'ordre donné à Noa'h d'entrer. Un hôte n'a pas permission d'entrer dans une maison pour y loger, si ce n'est par la volonté du maître de maison. Noa'h n'a pas voulu entrer dans l'arche jusqu'à ce que D.ieu, maître de l'arche, lui ordonne d'y entrer, et ce n'est qu'alors qu'il est écrit : « Noa'h entra » (Berechit 7,7). Noa'h n'entre que sur l'ordre, comme l'hôte attend la permission du maître de maison.
Si Noa'h ne peut pas savoir, de l'intérieur de l'arche, que la colère du destructeur est passée, il semble acceptable de considérer qu'il attend l'ordre du maître comme signe, même si le Chla ne l’écrit pas explicitement.
Chez le Chla, la téva est une cachette, et Noa'h n'y entre que sur ordre. Le Mei HaChiloa'h nous renseigne que la téva donne des conseils, et ce qui se passe dès que Noa'h en sort. Approfondissons son enseignement.
Mei HaChiloa'h · Rabbi Mordé'haï Yossef Leiner d'Izbica
La téva conseille, la sortie achève
Le Mei HaChiloa'h voit dans la téva un conseil et une protection que D.ieu donne à Noa'h « jusqu'à ce que passent les jours de la colère ». Tout homme dont le cœur n'est pas encore purifié peut, dit-il, y trouver la manière de se cacher et de se protéger de tout mal qui agite le monde. Les Sages le disent aussi : si un homme voit venir les souffrances, qu'il coure vers les chambres intérieures de la Torah, qui lui donnera le conseil pour se sauver (Tana devé Eliyahou, chapitre 6).
Le Mei HaChiloa'h lit ensuite, dans les termes du verset qui ordonne de construire la téva (Berechit 6,14), trois qualités que la Guemara (Pessa'him 113b) attribue à ceux qui sont aimés de D.ieu : ne pas se mettre en colère (gofer, le soufre, évoque la colère), ne pas s'enivrer mais garder l'esprit posé (kinim, les chambres, évoque la présence d'esprit), et passer outre les traits de caractère de l'autre (kofer, la poix dont on enduit la téva : le Mei HaChiloa'h y lit qu'il faut effacer du cœur toute rancune contre son prochain). Tous ces conseils, précise-t-il, sont donnés à Noa'h « avant qu'il ne soit achevé », pendant qu'il se cache pour se parfaire. La téva donne ainsi des conseils à l'homme qui n'est pas encore achevé.
Le point décisif est la sortie. Noa'h ne sort que lorsqu'il est achevé, et sur ordre de D.ieu. Or, une fois sorti, il fait le contraire de ces conseils : « il but du vin et s'enivra » (Berechit 9,21), et se mit en colère contre les mauvais traits de caractère de son fils (Berechit 9,24-25). Ce paradoxe n’est finalement résolu qu’en considérant que le comportement de Noa’h était voulu par D.ieu, afin de soutenir un dessein plus vaste et que son niveau de perfection était celui-ci.
Pour le Mei HaChiloa'h, la sortie achève l'homme. Le Sfat Emet lit la même sortie comme la révélation d'une parole restée enfermée depuis le commencement de Berechit. Sa lecture part du Midrach sur « Sors de la téva ».
Sfat Emet · Rabbi Yehouda Aryé Leib Alter de Gour
Sortir de la téva, racine de la parole
Le Sfat Emet commente le Midrach sur le verset « Et D.ieu parla à Noa'h : sors de la téva » (Berechit 8,15-16). Depuis le commencement de Berechit jusqu'ici, dit-il, on ne trouve pas de parole (dibbour). La parole était en exil, comme le Zohar le dit de la sortie d'Égypte, où la parole ne se révèle qu'avec les dix commandements introduits par le terme : « Et D.ieu prononça toutes ces paroles » (Chemot 20,1). Au temps d'Adam et de Noa'h, à cause des fautes, la parole n'était pas révélée.
Dès lors, le silence de Noa'h vis-à-vis de sa génération, s'explique ainsi : la force de la parole était enfermée jusqu'à l'arrivée d'Avraham, qui institua la prière, devenant ainsi la racine du commencement de la révélation de la parole. Le Sfat Emet en fait la couronne et la tête de la révélation de la Torah et de la prière des tsadikim. C'est pourquoi les deux mille ans de Torah commencent avec Avraham.
Le verset « Fais sortir mon âme de sa prison pour rendre grâce à Ton Nom » (Tehilim 142,8) donne le sens de la sortie de la téva. Pendant les six jours, le corps et le vêtement de l'action recouvrent la lumière de l'âme. Mais il est des temps où les portes s'ouvrent dans les cieux, et les cœurs des hommes s'ouvrent alors en bas. Ye'hezkel le dit : « le jour du Chabbat elle s'ouvre, et le jour de la néoménie (Roch 'Hodech) elle s'ouvre » (Ye'hezkel 46,1). La capacité de rendre grâce demande une ouverture, et elle provient du Chabbat et de Roch 'Hodech.
Avec le Sfat Emet, la sortie ouvre la réparation du monde par la parole et la prière. Le Noam Elimele'h, lui, décrit ce qu'il faut faire lorsqu'on sort vers ses affaires, et comment revenir aussitôt à son intention. Suivons son raisonnement.
Noam Elimele'h · Rabbi Elimele'h de Lizensk
Sortir à ses affaires, revenir à l'intention
Le Noam Elimele'h interprète le verset : « Il envoya le corbeau, qui sortit et revint, jusqu'à ce que les eaux soient séchées » (Berechit 8,7) de la manière suivante. Le corbeau désigne l'archétype de ceux qui gagnent leur vie dans le commerce avec fidélité, pour nourrir leurs fils et les gens de leur maison. Il « sort et revient » : dès qu'il est sorti à ses affaires, l'homme doit revenir aussitôt, examiner si son intention est pour le Ciel, et ramener son intention vers D.ieu. Sortir pour gagner sa vie est une voie, à condition de revenir à l'intention centrale : D.ieu. Cette conduite, dit le Noam Elimele'h, durera jusqu'à la venue de Machia'h, pour ceux qui gagnent leur vie avec fidélité.
Puis, Noa’h envoie la colombe, qui ne trouve pas de repos sur la plante de son pied. Elle voit que la sainteté est en bas, sur la terre, et son âme désire l'élever. Elle revient alors vers l'arche, et Noa'h étend la main et la prend (Berechit 8,9) : le Noam Elimele'h y voit D.ieu qui tend la main pour aider le tsadik complet, représenté par la colombe, dont le but est de monter vers la sainteté, sans trouver de repos dans les affaires matérielles de ce monde.
Au temps du soir, quand le monde a besoin de compassion et de subsistance, le tsadik éveille cette compassion. La colombe revient à lui avec une feuille d'olivier arrachée dans son bec (Berechit 8,11). La feuille désigne la lumière de l'huile, qui vient de l'olive. Le mot teref (« arraché ») désigne également la subsistance : le tsadik « l'arrache » pour les créatures par la prière qui est dans sa bouche.
Chez le Noam Elimele'h, le tsadik revient à son intention et nourrit les créatures par sa prière. L'Admour Hazaken va plus loin : il place la téva sur les eaux mêmes des affaires du monde. Sa réponse part des eaux du Déluge.
Torah Or · Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, l'Admour Hazaken
La téva sur les eaux
Le Torah Or relit les mouvements de la téva qui « va sur la face des eaux » (Berechit 7,18) et qui « s'élève » (Berechit 7,17). Les eaux nombreuses sont les soucis de la subsistance et les pensées sur les affaires de ce monde. Le verset dit : « Les eaux nombreuses ne pourront éteindre l'amour » (Chir HaChirim 8,7). L'âme divine monte d'elle-même, comme une flamme, par amour, et les affaires de ce monde ne l'éteignent pas ; elle retourne à sa source, car avant de descendre dans le corps, elle jouissait du rayonnement de la Che'hina.
La téva est, pour lui, l'aspect des tévot, les paroles de la prière, et c'est précisément sur les eaux tumultueuses de la vie qu'elles s'élèvent. Il en tire une conséquence : les hommes qui s'affairent dans ce monde peuvent prier davantage, car leurs lumières viennent du sein des ténèbres. L'erreur des hommes du monde est de croire qu'ils ne peuvent prier autant que ceux qui siègent sous les tentes de l’étude. Au contraire, quand on passe la journée dans les affaires matérielles puis qu'on médite dans la prière, la lumière se clarifie des ténèbres et s'élève. Nos Sages nous enseignent, notamment, à cet effet, qu'une heure de techouva et de bonnes actions en ce monde est plus belle que toute la vie du monde à venir (Avot 4,17).
Le Torah Or appelle ces eaux « eaux de Noa'h » (Yechaya 54,9) : c'est par elles que se fait le repos de l'esprit, et c'est d'elles que se fait la téva de Noa'h, figure des paroles de la prière. Les six jours de l'œuvre de la création sont l'extension de la royauté de D.ieu ici-bas. Le Chabbat est le repos qui fait monter les mondes, et toute prière des six jours en est une lumière. La téva flotte sur les eaux, et c'est là que la prière s'élève.
Le Chla montre que Noa'h n'entre que sur l'ordre du maître de maison, pour se protéger. Le Mei HaChiloa'h explique que la téva ne donne ses conseils qu'à l'homme inachevé, et que la sortie l'achève, à l’instar de la Torah, au sein de laquelle il faut parfois s’enfermer pour prendre conseil. Le Sfat Emet y voit la racine de la révélation de la parole divine, restée en exil depuis Adam et Noa'h, puis enfermée jusqu'à Avraham. Le Noam Elimele'h et le Torah Or expliquent ce que la sortie de sa propre téva demande : revenir à son intention après ses affaires, nourrir les créatures par la prière, prier au milieu des eaux tumultueuses de la vie. La sortie de la téva suit l'ordre de D.ieu et l'achèvement de l'homme, carle service du tsadik se poursuit dehors, au milieu du monde.
Avodat Hachem
Le Mei HaChiloa'h demande de ne pas oublier, une fois sorti, les trois qualités que la téva enseignait : ne pas se mettre en colère, ne pas s'enivrer, passer outre les traits de caractère des autres. Le Noam Elimele'h enseigne à revenir à son intention aussitôt après ses affaires, et à prier pour les créatures au moment où elles ont besoin de subsistance. Le Sfat Emet fait rendre grâce aux jours où la porte s'ouvre, le Chabbat et Roch 'Hodech. Le Torah Or magnifie la prière réalisée par ceux qui s'affairent dans le monde, car la téva est destinée à aller sur les eaux tumultueuses du monde. Concrètement, une fois sortis de notre propre téva, il nous faut garder notre calme et notre mesure, revenir à notre intention après avoir réalisé nos affaires, et prier au milieu du monde sans nous laisser emporter par ses eaux.
Ouverture messianique
Le Noam Elimele'h nous explique que ce chemin, revenir à l'intention et nourrir les créatures par la prière, dure jusqu'à la venue de Machia'h, jusqu'à ce que les eaux se dessèchent. Le Torah Or nous relate un Chabbat d'en haut, un « jour tout entier Chabbat », où se révélera l'amour venu d'en haut, ce moment où « sa droite m'embrasse » (Chir HaChirim 2,6).