Ath’alta (אתחלתא), ou le début de la fin
Quand le 5 Iyar 5708 ouvre, dans le tissu du temps, la brèche d'une rédemption qui avance sans être encore arrive
Il existe dans le calendrier juif des dates qui n'ont pas de précédent dans la Torah et qui pourtant, au bout de quelques décennies, se sont imposées comme des stations obligées du cheminement d'Israël. Le 5 Iyar, Yom Haatsmaout (יום העצמאות), « Jour de l'Indépendance », est de celles-ci. En 5708 (1948), pour la première fois en mille huit cent soixante-dix-huit ans, un État juif souverain réapparaît sur la terre promise à Avraham. La coïncidence avec le compte du Omer n'est pas anodine, car elle inscrit l'événement dans la dynamique même de la remontée d'Égypte vers le don de la Torah.
La question qui se pose est alors la suivante. Faut-il voir dans le 5 Iyar un simple fait historique, heureux mais sans portée spirituelle, ou une véritable mo'ed (מועד), une date convoquée par le Ciel, inscrite en filigrane dans l'horloge messianique ? Le monde juif, dans ses diverses tendances, n'a pas tranché à l'unanimité. Mais une ligne de pensée, remontant à Rav Kook et prolongée par Rav Soloveitchik, par le Rav Herzog, par Rav Goren, puis par les grandes figures du sionisme religieux, a reconnu dans le 5 Iyar ce qu'elle a appelé ath’alta de-geoula (אתחלתא דגאולה), le début de la rédemption. Ni la rédemption pleine et entière, ni un simple événement politique, mais un début, un commencement qui nous engage et nous entrainera si D.ieu le veut vers la Geoula entière et définitive.
L'objet de cette étude est d'interroger, avec l'aide du Ciel et de nos Maîtres, ce que signifie précisément un commencement de rédemption. Nous analyserons le Talmud Bavli (Berah’ot 12b, Meguila 17b, Ketouvot 110b), la pensée du Rav Kook (Orot, Orot HaTechouva), le Kol Dodi Dofek de Rav Soloveitchik, les positions halah’iques de Rav Ovadia Yossef et de Rav Goren sur le Hallel du jour, et les résonances mystiques du mois d'Iyar chez le Bné Issah’ar. Nous montrerons que le 5 Iyar n'est pas une fin, mais une brèche ouverte dans le mur de l'exil, par laquelle l'aube messianique commence à filtrer, à condition qu'Israël sache la reconnaître et l'honorer.
Plan du Chiour
Iyar et la cicatrice de l'indépendance, grammaire d'un mois de guérison
Le 5 Iyar, la valeur du Heh et le souffle rendu à Israël
Ath’alta de-geoula, le pari du Rav Kook contre les trois serments
Kol Dodi Dofek, les six coups à la porte selon Rav Soloveitchik
Hodaa et Hallel, les débats halah’iques sur la prière du jour
Reshit tsmichat geoulatenou, le bourgeon qui annonce le fruit
Le nom du mois dans lequel tombe le 5 Iyar n'est pas indifférent. La tradition mystique voit en Iyar (אייר) un acronyme du verset de Chemot 15:26, Ani Hachem rofeh’a, « Je suis Hachem ton guérisseur ». Iyar est ainsi, dans toute la littérature mystique et notamment chez le Bné Issah’ar (Rabbi Tsvi Elimeleh’ de Dinov, Maamarim sur Nissan-Iyar, II, 1), le mois de la guérison. Il se déploie entre Nissan, le mois de la sortie brute d'Égypte, et Sivan, le mois du don de la Torah. Il est ce temps intermédiaire où Israël n'est plus esclave mais pas encore pleinement libre, où la plaie de l'exil, ouverte depuis des siècles, entre dans sa phase de cicatrisation lente.
Cette grammaire du mois éclaire la signification du 5 Iyar 5708. L'indépendance politique n'a pas été un acte de pure libération instantanée, à la manière de la sortie d'Égypte au 15 Nissan. Elle a été une ouverture de soins. Le corps national d'Israël, resté sans souveraineté depuis la destruction du Second Temple, recevait, au cœur du mois de la guérison, son premier médicament structurel. Une chair nouvelle commençait à se tisser sur la plaie ancienne.
Le Bné Issah’ar, dans le même Maamar, note que le mot Iyar en hébreu se compose des lettres alef-yod-yod-reich, valeur numérique 221. Or, le mot rapé (רפא), « guérir », a la valeur 281. La différence entre les deux nombres est exactement 60, qui est, selon le Talmud (Berah’ot 57b), la proportion du me-ein olam haba (מעין עולם הבא), « un soixantième du monde à venir ». Le mois d'Iyar est donc structurellement en deçà de la guérison complète, mais dans le rapport précis (1/60e) qui relie le temps présent au monde à venir. Il est guérison commencée, mais non guérison achevée.
Telle est la clef pour lire le 5 Iyar. Ce jour n'est pas la fin de l'exil. L'État d'Israël renaissant n'a pas ramené toutes les âmes dispersées, n'a pas rebâti le Temple, n'a pas ramené la Sheh’ina dans sa plénitude. Mais il a ouvert la première cicatrice de la plaie. Il a installé, dans le tissu du temps, la condition de possibilité d'une guérison qui ira en s'élargissant, si Israël sait reconnaître le don et s'y ajuster avec humilité.
Le Sfat Emet (sur Iyar, 5635), dans une méditation qui précède de plusieurs décennies l'événement de 1948, écrit une phrase qui résonne prophétiquement. Chaque mois d'Iyar prépare dans le Ciel un petit fragment de la guérison nationale d'Israël, et que ces fragments s'accumulent au fil des générations jusqu'à ce que le poids combiné force la descente effective de la guérison. Le 5 Iyar 5708 a certainement été l'année où le poids accumulé a atteint son seuil critique, et la guérison s'est mise à descendre dans l'histoire.
Iyar est le mois du début de la guérison, situé entre la libération brute de Nissan et le don de la Torah en Sivan. Le 5 Iyar 5708 a ouvert, au cœur de ce temps médicamenteux, la première cicatrice de l'exil. L'indépendance politique d'Israël n'est pas la fin de la maladie, elle est l'entrée dans la phase de cicatrisation. Elle oblige Israël à s'ajuster au rythme propre de toute guérison, qui n'est jamais un événement instantané mais une patience conduite jusqu'à son terme.
Le choix de la date du 5 Iyar n'a pas été l'objet d'une délibération religieuse explicite. David Ben Gourion, en proclamant l'indépendance ce jour-là, obéissait à la contrainte politique de l'expiration du mandat britannique, non à une consultation rabbinique. Et pourtant, les mekoubalim, avant et après 1948, ont remarqué les résonances de ce nombre.
Cinq, en hébreu, c'est la lettre Heh (ה), qui apparaît deux fois dans le Nom divin imprononçable, Havayah (יה'ו'ה'). Le premier Heh du Nom correspond, dans la Mystique juive, à la Bina (l'intelligence supérieure), et le second Heh correspond à la Malh’out (la royauté, la présence en ce monde). Le Heh est aussi, selon le Zohar (I, 4a), la lettre par laquelle le monde a été créé, comme l'enseigne la Michna de Pirké Avot (5:1) qui décrit les assara ma'amarot, les dix paroles par lesquelles Hachem a fait surgir le monde.
Le Heh a encore une propriété particulière. Il se prononce dans un simple souffle, sans mobiliser ni les lèvres, ni la langue, ni les dents. Il est la lettre du souffle nu. Et c'est précisément pourquoi, selon le Midrach (Bereshit Rabba 12:10), Hachem a ajouté un Heh au nom d'Avram pour en faire Avraham et un Heh au nom de Sarai pour en faire Sarah. Le Heh est la lettre qui rend le souffle, qui vivifie un nom devenu sec. L'ajout du Heh a transformé le couple patriarcal stérile en couple de la promesse de vie et leur a permis d'engendrer Its'hak, le rire messianique même.
Appliquons cette grille au 5 Iyar. Le 5 est le Heh. L'indépendance d'Israël au cœur du mois de la guérison est le souffle rendu à un peuple essoufflé. Après deux millénaires durant lesquels le peuple juif avait vu son nom raccourci, humilié, rendu synonyme d'errance, le 5 Iyar ajoute au nom Israël le Heh qui manquait. Israël redevient peuple, c'est-à-dire souffle national reconnaissable, sur la terre que ses pères ont reçue en promesse.
Le Ari z"l (Sha'ar HaKavanot, drouch Nefillat Apaïm notamment) enseigne que la Malh’out, qui est représentée par le second Heh du Nom divin, est l’attribut divin le plus lent à se redresser après une chute. Elle exige, pour se rétablir, un travail collectif d'Israël sur plusieurs générations. Le 5 Iyar 5708 serait, selon cette grille, le moment où la Malh’out terrestre d'Israël a reçu l'étincelle qui lui a permis de redresser sa stature. Non pas sa pleine maturité, mais son redressement initial. Elle s'est remise debout, encore fragile, encore menacée, mais debout.
Le Nefesh HaHaïm (Chaar II, chap. 13) que « la Malh’out d'en bas ne se lève jamais sans la Malh’out d'en haut, et réciproquement, la Malh’out d'en haut ne se dévoile que dans la mesure où la Malh’out d'en bas consent à se relever ». L'indépendance juive serait donc, dans cette perspective, un geste d'en bas qui sollicite et fait descendre un geste d'en haut. Le 5 Iyar n'est dès lors pas une intervention unilatérale du Ciel, mais le pacte renouvelé entre l'initiative d'en bas et la réponse d'en haut.
Le 5 Iyar est le Heh, la lettre du souffle nu, la lettre qui ajoute au nom ce qui manquait pour que la promesse se déploie. L'indépendance d'Israël au cœur du mois d'Iyar est le souffle rendu à un peuple essoufflé, le redressement initial de la Malh’out terrestre qui sollicite, en retour, la Malh’out céleste. Elle n'est pas la pleine stature mais le redressement initial, et elle oblige Israël à s'y tenir debout sans se reposer sur l'événement.
Le terme Ath’alta de-Geoula (אתחלתא דגאולה), signifiant « commencement de la rédemption », possède une origine talmudique directe dans le traité Méguila 17b. Ce passage traite de l'ordre des bénédictions de la Amida et explique pourquoi la bénédiction pour la Rédemption (Goel Israël) succède immédiatement à celle de l'Agriculture (la bénédiction des années). La Guémara s'appuie sur une tradition liée au cycle de la Chmita : « La sixième année, des voix (des rumeurs) ; la septième, des guerres ; à la sortie de la septième, le fils de David (le Messie) vient… »
À la question de savoir pourquoi la septième bénédiction de la Amida est celle de la Rédemption alors que le texte parle de guerres, la Guémara répond : « La guerre aussi est un début de rédemption » (Mil'hama nami ath’alta de-geoula hi). Ainsi, le processus de délivrance ne commence pas dans la paix, mais s'enclenche par les crises de la subsistance et les conflits politiques qui secouent le monde lors du cycle de la septième année.
C’est le Rav Avraham Its’hak HaCohen Kook (1865‑1935), premier Grand Rabbin ashkénaze de la Terre d’Israël, qui a repris cette expression des Sages et lui a donné sa portée eschatologique moderne, en voyant dans les guerres et le retour national d’Israël sur sa terre le début historique de la rédemption, l’ath’alta de‑geoula de notre génération.
Rav Kook, dans son œuvre magistrale les Orot (Lumières) et spécialement dans la section Eretz Israel, enseigne que le retour du peuple juif sur sa terre, même conduit en grande partie par des Juifs non observants, est un signe que la geoula a commencé à descendre dans l'histoire. Son argument est saisissant, il écrit en substance que lorsque la Sheh’ina choisit de rentrer, elle ne demande pas au peuple s'il est prêt ou méritant mais elle rentre simplement. Et Israël n'a pas le choix de la refuser. Il a seulement le choix de l'accueillir avec ou sans conscience, avec ou sans préparation.
Cette thèse se heurte à une difficulté halah’ique et théologique considérable, connue sous le nom des trois serments (shalosh shevou'ot, שלוש שבועות), rapportés dans le Talmud Bavli (Ketouvot 110b-111a). Selon ce passage, Hachem a fait jurer à Israël trois serments au moment de l'exil : de ne pas monter en masse organisée vers la Terre d'Israël (shelo ya'alou ba-h'oma, qu'ils ne montent pas comme une muraille), de ne pas se rebeller contre les nations, et de ne pas hâter la fin. Certains courants du judaïsme orthodoxe, notamment au sein du Satmar, ont vu dans la fondation de l'État d'Israël une violation de ces serments et donc un acte théologiquement illégitime.
La réponse du Rav Kook, et plus systématiquement celle de son fils Rav Tsvi Yehouda Kook (Li-Ntivot Israël, vol. 1), est double. Premièrement, les trois serments sont conditionnels et réciproques. Un autre passage du même Talmud rapporte que les nations, en échange, ont juré de ne pas persécuter Israël outre mesure. Le vingtième siècle, avec la Shoah, a constitué une rupture unilatérale du serment côté des nations. Israël est donc délié. Deuxièmement, le serment interdisait la montée « comme une muraille », c'est-à-dire par force militaire déterminée, mais n'interdisait pas la montée progressive, organisée politiquement, avec le consentement international. Or la fondation de l'État d'Israël a précisément été validée par un vote de l'ONU le 29 novembre 1947, dans des conditions qui respectent la lettre du serment.
Au-delà de la réponse technique, Rav Kook propose une thèse spirituelle plus profonde. Il enseigne que la geoula ne s'accomplit pas en un instant, mais en plusieurs vagues successives, dont chacune appelle la suivante. La première vague est le retour sur la terre, qui peut être conduit par des Juifs apparemment détachés de la tradition mais qui, à leur insu, servent un dessein supérieur. Les vagues suivantes seront le retour à la Torah, le retour à la prophétie, la reconstruction du Temple, la venue du Machiah. La première vague est donc ath’alta, et elle ne prétend pas à davantage. Mais elle est authentique et doit être reconnue comme telle.
Le Chem MiChmouel (sur Iyar, 5673), antérieur à 1948, enseigne une doctrine voisine. Il écrit que la rédemption, dans son mouvement, se déplie en plusieurs gilouyim (dévoilements) successifs, dont le premier est toujours matériel avant d'être spirituel. Israël est ainsi rassemblé physiquement sur sa terre avant d'être rassemblé dans sa téchouva intérieure. Cette priorité du matériel sur le spirituel, selon le Chem MiChmouel, n'est pas un renversement de l'ordre juste, c'est une pédagogie divine. Hachem ramène d'abord les corps pour pouvoir ensuite insuffler les âmes.
L'ath’alta de-geoula du Rav Kook est le pari théologique selon lequel le retour physique d'Israël sur sa terre, même conduit par des Juifs non observants, est un signe authentique que la Geoula a commencé. Les trois serments du Talmud n'y font pas obstacle, car les nations ont rompu le leur et parce que la montée s'est faite politiquement et uniquement militairement. Le 5 Iyar 5708 est ainsi la première vague d'un processus qui en appelle d'autres, et qui oblige Israël à reconnaître le don sans se reposer sur lui.
Le Rav Yosseph Dov Soloveitchik (1903-1993), maître du judaïsme orthodoxe américain et héritier de la dynastie de Brisk, a consacré à Yom Haatsmaout un texte majeur, Kol Dodi Dofek (קול דודי דופק), « La voix de mon Bien-aimé qui frappe », prononcé en 1956 et publié plusieurs fois. Le titre est tiré du Cantique des Cantiques (5:2), où la bien-aimée (israel) entend dans la nuit (de l’exil) son Bien-aimé (D.ieu) frapper à la porte.
Rav Soloveitchik part du constat suivant. Il existe deux manières de reconnaître la main de Hachem dans l'histoire. La première est la théologie classique des signes et des miracles, qui suppose une intervention surnaturelle éclatante. La seconde est plus subtile. Elle consiste à reconnaître, dans les faits ordinaires de l'histoire, des motifs qui ne peuvent s'expliquer par le seul jeu des forces naturelles et politiques. Pour la génération d'après la Shoah, écrit Rav Soloveitchik, la première manière est impossible, car il n'y a pas eu de miracle spectaculaire. Mais la seconde est accessible à quiconque veut bien ouvrir les yeux.
Il énumère alors six coups frappés à la porte par le Bien-aimé, six motifs historiques dans l'événement de 1948 qui excèdent l'explication purement politique. Premier coup, la victoire militaire du Yishouv face à cinq armées arabes coalisées, avec un rapport de forces objectivement désespéré. Deuxième coup, la décision de l'ONU du 29 novembre 1947 qui, pour la première et peut-être la seule fois de son histoire, a vu un large vote commun des Occidentaux et des Soviétiques en faveur d'une résolution juive. Troisième coup, la révélation à la conscience mondiale que l'antisémitisme n'est pas une simple opinion mais une pathologie meurtrière, ce qui a rendu intenable le refus d'un État pour les Juifs. Quatrième coup, l'affaiblissement durable de la théologie chrétienne de la substitution (du judaïsme par le christianisme), qui ne peut plus soutenir que les Juifs ont été rejetés, puisqu'ils sont manifestement revenus. Cinquième coup, le réveil d'une conscience juive même chez les Juifs les plus assimilés, qui se sont soudain sentis concernés par un peuple dont ils s'étaient éloignés. Sixième coup, et peut-être le plus important, l'ouverture concrète des portes de la Terre d'Israël à tout Juif désireux de monter, ce qui a mis fin à la situation historique où le chute (l'étranger) était sans terre.
Ces six coups, dit Rav Soloveitchik, ne sont pas des miracles au sens classique. Ce sont des convergences improbables, dont l'accumulation dans un intervalle de quelques années suffit à excéder l'explication par le hasard. Le croyant qui les contemple reconnaît dans ces convergences la main du Bien-aimé qui frappe à la porte. Et sa réponse ne peut plus être le sommeil mais l'ouverture et l’union.
Rav Soloveitchik ajoute une exigence, et c'est là toute sa grandeur. Reconnaître le Bien-aimé qui frappe ne dispense pas de la prudence halah’ique ni de la vigilance théologique. Il ne s'agit pas de proclamer le Machiah, ni de dispenser Israël de la discipline de la Torah, ou encore de sacraliser l'État comme fin en soi. Il s'agit de reconnaître un appel, et de s'y ajuster par l'étude, par l'alya, par la participation constructive, par l'exigence morale envers l'État lui-même. Le Bien-aimé qui frappe ne dispense pas d'ouvrir soigneusement, c'est-à-dire en respectant le seuil et le protocole.
Le Sfat Emet, dans une méditation sur le Cantique des Cantiques (5661), écrit que le Bien-aimé frappe à chaque génération, mais que chaque génération a ses oreilles plus ou moins ouvertes. Celui qui a l'oreille exercée par l'étude et par la prière entend, les autres dorment. Rav Soloveitchik, en reprenant cette image dans le contexte de 1948, dit en somme : cette génération a le privilège d'une frappe exceptionnellement distincte. Elle sera jugée, au tribunal de l'Histoire et au tribunal du Ciel, sur sa capacité à s'être levée de sa couche pour ouvrir.
Les six coups de Kol Dodi Dofek sont six convergences improbables qui, dans l'événement de 1948, excèdent l'explication naturelle. Rav Soloveitchik, sans revendiquer le miracle au sens classique, enseigne que leur accumulation suffit à reconnaître la main du Bien-aimé. Cette reconnaissance n'est pas un laxisme halah’ique mais une exigence supérieure, celle d'ouvrir la porte sans renoncer au seuil, c'est-à-dire de s'ajuster à l'appel sans sacraliser l'événement.
Le 5 Iyar pose à la halah’a une question neuve. Doit-on dire Hallel (la louange psalmique des grandes fêtes), et si oui, avec ou sans bénédiction préalable ? Doit-on dire tahanoun (les supplications pénitentielles du quotidien) ou s'en abstenir comme dans les jours de fête ? La question n'est pas triviale, car elle touche à la qualification religieuse de la date.
Le Grand Rabbinat d'Israël, sous l'impulsion du Rav Isaac HaLevi Herzog, a institué une prière composite. Les Tahanounims (supplications) sont omis et le Hallel est récité, dans certaines synagogues avec bénédiction, dans d'autres sans. Une téfila particulière, composée par l'écrivain Agnon et par le Rav Herzog, est ajoutée. Elle commence par les mots Avinou ché-baShamaïm, tsour Israël ve-Go'alo « Notre Père qui es aux Cieux, Rocher d'Israël et son Rédempteur », et elle contient la formule célèbre reshit tsmichat geoulatenou (ראשית צמיחת גאולתנו), « premier germe de notre rédemption ».
Le Rav Chlomo Goren (1917-1994), grand rabbin militaire d'Israël puis grand rabbin ashkénaze, a plaidé vigoureusement pour la récitation du Hallel complet avec bénédiction. Son argument halah’ique (Méchiv Mil'hama, vol. 1) s'appuie sur Pessah'im 117a, où le Talmud rapporte que les prophètes ont institué le Hallel à chaque délivrance d'Israël d'une grande détresse. Or, la délivrance de 1948 face à cinq armées coalisées est, selon Rav Goren, une délivrance aussi manifeste que celles qui ont motivé les Hallel antérieurs. Son raisonnement a convaincu l'armée israélienne et une part importante du sionisme religieux.
Le Rav Ovadia Yossef (1920-2013), grand rabbin séfarade, a adopté une position plus nuancée dans Yabia Omer (vol. 6, section Orah Haïm 41). Il reconnaît la légitimité du Hallel mais sans bénédiction préalable. Son argument est halah’ique. Le Hallel avec bénédiction exige un événement dont le statut sacré est consensuellement établi, ce qui n'est pas le cas du 5 Iyar où les avis divergent. En l'absence de consensus, le principe de safek berah’ot le-hakel (dans le doute sur une bénédiction, on s'abstient) impose de dire le Hallel comme un chant de reconnaissance mais sans l'engagement formel d'une bénédiction.
À l'opposé du spectre, certains milieux h'arédi (Edah Hah'aredit, Satmar) rejettent toute qualification religieuse du 5 Iyar et récitent les tahanounims comme un jour ordinaire. Leur argument renvoie à la thèse des trois serments et à la suspicion théologique envers un État fondé en grande partie par des Juifs non observants. Entre ces extrêmes, la position la plus large du monde orthodoxe moderne et du sionisme religieux est celle du Hallel récité, avec ou sans bénédiction selon les communautés.
Le Talmud Bavli (Meguila 14a) enseigne que les prophètes ont ajouté le Hallel à chaque génération où Israël a connu une délivrance, et qu'aucune génération ne devrait rester muette face à un salut manifeste. Le Maharcha (sur Meguila 14a) précise que le critère décisif est la reconnaissance intérieure du miracle par la génération qui l'a vécu. Si la génération perçoit l'événement comme une délivrance, elle est obligée de le dire, même si la formalisation halah’ique exacte varie. Cette exigence est la nôtre. Reconnaître le 5 Iyar comme hodaa, louange, n'est pas une option pieuse, mais un devoir de témoignage.
Le Sfat Emet (sur les jours du Omer, 5649) écrit que chaque jour compté du Omer prépare une racine de la Torah future. Le 5 Iyar correspond, dans le compte, au vingtième jour, qui est Yessod sheba-Tiferet (le fondement dans la splendeur), c'est-à-dire l'axe central de toute la structure des midot. Que le premier État juif en deux millénaires soit né précisément ce jour-là est, selon cette grille, le signe que l'événement touche à l'axe central du déploiement messianique et non à sa périphérie.
Le 5 Iyar pose à la halah’a la question du Hallel et du tahanoun. Le Grand Rabbinat a fixé une prière composite, Rav Goren a plaidé pour le Hallel complet avec bénédiction, Rav Ovadia Yossef pour le Hallel sans bénédiction, certains milieux h'arédis ont rejeté toute qualification sacrée. Par-delà les divergences, l'exigence talmudique de la hodaa pour toute délivrance manifeste impose à notre génération de nommer le salut et de le chanter, fût-ce avec les nuances que la prudence halah’ique prescrit.
La formule la plus belle et la plus exacte qui ait été donnée au 5 Iyar est sans doute celle que la prière du Grand Rabbinat a cristallisée. Elle appelle l'État d'Israël reshit tsmichat geoulatenou « premier germe de la croissance de notre rédemption ». Ces quatre mots hébreux méritent qu'on s'y arrête, car ils contiennent toute la théologie du jour.
Reshit (ראשית) signifie « commencement », mais aussi « principe », « premier ». C'est le mot par lequel la Torah s'ouvre (Bereshit bara Elokim, « Au commencement, Elokim créa »). Appliqué à la geoula, il signifie que nous sommes à l'entrée d'un processus, non au milieu, et surtout pas à la fin.
Tsmichat (צמיחת) signifie « la croissance », « la germination ». Le mot vient de la racine צמח (germer, pousser), qui est aussi, l'un des noms du Machiah dans les prophéties de Zacharie (6:12), Hiné ish Tsemah' shemo (הנה איש צמח שמו), « Voici un homme, Tsemah’/Germe est son nom ». Le tsmah' messianique n'est pas une apparition frontale et éclatante, c'est une germination lente qui exige la patience du jardinier.
Geoulatenou (גאולתנו) est « notre rédemption ». Le possessif notre est important, car il ancre la rédemption comme un bien propre d'Israël dont la réception dépend en partie d'Israël lui-même. La rédemption n'est pas seulement un fait cosmique, elle est une œuvre commune dans laquelle Israël est partenaire.
L'ensemble des quatre mots compose donc une phrase d'une grande précision. Le 5 Iyar est le premier germe, la première pousse, du Machiah qui se lève au cœur du peuple d'Israël. Il n'est pas encore l'arbre, il n'est pas encore le fruit, il n'est que la pousse. Mais une pousse est déjà un signe de vie, et elle oblige à l'entretenir.
Cette image végétale, qui traverse toute la prophétie biblique, a un corollaire pratique. Une pousse peut être détruite par la négligence, par le piétinement, par la sécheresse, par la jalousie des plantes rivales. Reconnaître le 5 Iyar comme reshit tsmichat geoulatenou oblige donc à des devoirs précis. Protéger la pousse en priant pour l'État, en le soutenant, en critiquant ses défauts avec la bienveillance qu'on porte à un cher blessé et non avec la froideur d'un juge extérieur. Arroser la pousse en montant en Israël si on le peut, en y étudiant, en y travaillant, en y vivant. Nourrir la pousse en sanctifiant son existence par la Torah, afin que l'État d'Israël, né de la nécessité politique, devienne peu à peu, génération après génération, un État qui honore son nom propre.
Le Rav Kook (Orot, Eretz Israel, 1) a écrit une phrase que notre chapitre ne peut pas ne pas citer. Il écrit : « Eretz Israel n'est pas une affaire extérieure ni un besoin purement national pour le maintien de la collectivité. Eretz Israel n'est pas un moyen pour la survie du peuple, ni un soutien pour son union, ni même un soutien pour l'unification de sa pensée religieuse. Eretz Israel est une essence liée par un nœud vivant au peuple, attachée par les liens de la vie à son existence propre, et imprégnée de qualités intérieures, originaires, spécifiques ». Ces mots enseignent que la Terre d'Israël, et par extension l'État d'Israël qui s'y est levé, ne sont pas des outils parmi d'autres de la survie juive mais une dimension intrinsèque de l'être juif, sans laquelle cet être ne peut pas se déployer pleinement.
Le Chem MiChmouel (sur Iyar, 5678) anticipe, dans une méditation sur le mois, l'image que la prière du Grand Rabbinat cristallisera plus tard. Le mois d'Iyar est le mois où la racine enfoncée en Nissan devient visible en tige. La sortie d'Égypte est la racine, l'indépendance politique de notre peuple est la tige, le don de la Torah renouvelé sera la fleur, la venue du Machiah sera le fruit. Chaque étape a sa beauté propre, et aucune ne doit être confondue avec la suivante. Mais chacune promet la suivante et oblige à l'attendre activement.
Reshit tsmichat geoulatenou est la formule exacte qui nomme le 5 Iyar. Ni l'arbre, ni le fruit, seulement la pousse, mais une pousse bien vivante, qui oblige Israël à protéger, arroser et nourrir ce germe fragile par la prière, par l'aliya, par l'étude et par l'exigence militaire et morale envers l'État. La rédemption est un jardinage patient, et le 5 Iyar est la date où le jardinier a, pour la première fois en deux mille ans, vu sortir de terre la pousse qu'il attendait.
Au niveau calendaire, Iyar est le mois de la guérison commencée, situé entre la libération de Nissan et le don de Sivan. Le 5 Iyar s'inscrit dans cette grammaire comme la première cicatrice de la plaie de l'exil.
Au niveau mystique, le 5 est le Heh, lettre du souffle nu, qui a rendu à Israël le souffle national qu'il avait perdu. C'est le redressement initial de la Malh’out terrestre, qui sollicite, en retour, la Malh’out céleste.
Au niveau théologique, ath’alta de-geoula selon Rav Kook est le pari selon lequel le retour d'Israël sur sa terre, même conduit par des Juifs non observants, est authentiquement le commencement de la rédemption. Les trois serments du Talmud n'y font pas obstacle.
Au niveau historique, les six coups à la porte selon Rav Soloveitchik constituent une convergence improbable dont l'accumulation excède l'explication naturelle.
Au niveau halah’ique, les débats sur le Hallel et sur les tahanounims cristallisent la question de la qualification religieuse du 5 Iyar. L'exigence talmudique de la hodaa pour toute délivrance manifeste impose à notre génération de prononcer la Geoula, fût-ce avec les nuances que la prudence prescrit.
Au niveau messianique, reshit tsmichat geoulatenou est la formule la plus exacte. Le 5 Iyar n'est ni l'arbre ni le fruit, il est la pousse. Il oblige au jardinage patient par la prière, l'aliya, l'étude et l'exigence millitaire et morale.
Ces six niveaux convergent vers une seule exigence. Reconnaître le commencement pour hâter la fin. Celui qui refuse de voir dans le 5 Iyar ath’alta de-geoula, par suspicion théologique ou par tiédeur, risque de stériliser la pousse. Celui qui prétend y voir déjà la rédemption pleine, par enthousiasme ou par confusion, risque de la flétrir par excès d'exigence.
La voie juste est celle des Rav Kook, Rav Herzog, Rav Soloveitchik, Rav Goren, Rav Ovadia Yossef. Reconnaître le germe, le protéger, le nourrir, le juger selon sa jeunesse et non selon la perfection attendue du fruit mûr, et continuer à prier et à le défendre pour qu'il grandisse jusqu'à devenir tsemah' David avdeh’a (צמח דוד עבדך), le Germe du Machia’h Ben David le serviteur de D.ieu.
(Isaïe 61:11) « Car, comme la terre fait sortir son germe, et comme un jardin fait pousser ses semences, ainsi le Seigneur, l'Éternel, fera germer la justice et la louange devant toutes les nations. »
« Qu'il soit Ta Volonté, Hachem notre D.ieu et D.ieu de nos pères, d'accorder à Israël Ton peuple la grâce de voir dans le commencement de la rédemption un signe de feu venu de Toi, de garder l'État d'Israël et l'armée de la défense et avec eux tous les habitants du pays, d'ouvrir nos cœurs à reconnaître dans le Ani Hachem rofeh’a du mois d'Iyar le début de la guérison de Ton peuple, de faire grandir le premier germe de notre rédemption jusqu'au Germe davidique, Ton serviteur, promptement en nos jours, et qu'à Tsion nous revenions dans la joie. Amen. »
H'ag Atsmaout Saméah'
Rédigé par B.A., à Saint-Mandé le 5 Iyar 5786. Réflexions écrites avec beaucoup d'humilité et l'aide de D.ieu.