La Shleh’out de l’Âme
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Revenons au début de l’histoire humaine : Adam et Hava viennent de fauter en consommant le fruit interdit. Leurs yeux se dessillent alors et ils prennent conscience de leur nudité. Ces dernières semaines, nous avons entrevu plusieurs notions qui permettent de relire la faute d’Adam et Hava non pas seulement comme une chute, mais comme la condition nécessaire au début de la réparation du monde. Le verbe utilisé par la Torah pour décrire le nouveau regard d’Adam et Hava sur le monde à la suite de la consommation du fruit interdit est : |
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« וַתִּפָּקַחְנָה עֵינֵי שְׁנֵיהֶם » vatipakahé’na ‘einei shenehem : « les yeux des deux s’ouvrirent »
Nous avons expliqué que le cœur du mot תִּפָּקַח (tipakaḥ) vient de la racineפקח (pakaḥ), qui signifie « ouvrir », « éveiller », « dévoiler ». C’est le moment où le regard humain s’ouvre, où naît la conscience, mais cette conscience reste tournée vers l’extérieur. חַוָּה(Ḥava) ouvre les yeux sur le monde, mais cette ouverture est aussi une chute qui révèle la dualité, la séparation, la honte, la nudité spirituelle que l’on doit comprendre comme l’absence de mitsvot au Gan Eden, qui permet de réparer le monde.
Car l’humain a besoin d’être l’associé du Créateur : il doit prouver l’utilité de son existence dans une création imparfaite par nature, et volontairement créée ainsi par le Créateur pour laisser une place à l’Homme. À la fin du mot וַתִּפָּקַחְנָה (vatipakaḥna) apparaît ainsi la séquence חנה (Ḥanah), qui évoque discrètement une ouverture : celle du חֵן (Ḥen, grâce), de la grâce divine cachée que l’homme doit aller chercher dans le monde au fil de ses pérégrinations, de ses exils.
Hava ouvre donc ses yeux, et les nôtres, pour démarrer la réparation d’un monde en chaos, et demandes-en quelque sorte à D. d’envoyer l’Homme dans la matière pour reconstruire ce monde.
D., dans Sa bonté, accepte et charge l’Homme d’être Son שליח (shaliaḥ, envoyé, émissaire) dans ce monde, pour le travailler et le réparer :
« וַיְשַׁלְּחֵהוּ ה’ אֱלֹקִים מִגַּן־עֵדֶן לַעֲבֹד אֶת־הָאֲדָמָה אֲשֶׁר לֻקַּח מִשָּׁם » Vayeshaleḥéhou Hachem Elokim mi-Gan Eden laʿavod et ha-adamah asher loukkaḥ misham : « Hachem Elokim le renvoya / le missionna du Jardin d’Éden pour travailler la terre d’où il avait été pris. »
Après avoir défini la shleḥ’out originelle de l’homme à partir d’Adam et Hava, la Torah reste silencieuse sur ce concept, ne trouvant personne susceptible de réaliser la mission divine dévolue à l’homme, jusqu’à Ya‘akov, le premier homme qui aura la capacité de modifier le monde et qui sera envoyé (par Itsh’ak en délégation de D.) face à Lavan, puis face à Essav pour transformer la matière.
C’est dans cette perspective que nous proposons de comprendre, avec l’aide du Ciel et des enseignements de nos Sages, la paracha Vayishlaḥ וַיִּשְׁלַח, : « il mandata » qui dévoile la mission spirituelle du peuple juif, nous donne les clés pour comprendre ce qu’est être un שליח (shaliaḥ, envoyé, mandataire) investi d’une tâche dans le monde, et comment réussir sa mission de juif.
Le récit de Vayishlah
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Le récit de la paracha de cette semaine, Vayishlaḥ, s’ouvre sur l’envoi d’émissaires par Ya’akov, chargés d’aller à la rencontre de son frère Essav pour l’informer de son retour en terre d’Israël : « Vayishlaḥ Ya‘akov malah’im » - « Ya‘akov envoya des messagers ». "Vous parlerez ainsi à mon seigneur, à Essav : ‘Ainsi parle ton serviteur Ya’akov : J'ai séjourné chez Lavan et prolongé mon séjour jusqu'à présent. J'ai acquis bœufs et ânes, menu bétail, esclaves mâles et femelles ; je l'envoie annoncer à mon seigneur, pour obtenir grâce à ses yeux.’ " |
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À première vue, le texte semble décrire une scène de retrouvailles familiales tendues, alourdies par un passé douloureux : Essav avait projeté de tuer Ya’akov, son frère jumeau, après que celui-ci eut reçu, en se déguisant, les bénédictions réservées à l’aîné. Ya’akov dut alors s’enfuir chez son oncle Lavan, où il demeura près de vingt ans, le temps de se marier, de construire sa famille, d’acquérir des biens à la sueur de son front, et de laisser à Essav le temps de calmer sa fureur.
Mais la Torah n’est jamais un simple récit historique ou familial. Chaque geste de Ya’akov est un enseignement, chaque mot une pierre fondatrice d’un édifice spirituel.
Malahims mamach – de vrais anges
Lorsque la Torah ouvre le récit par les mots « Vayishlaḥ Ya‘akov malaḥim », les Sages soulignent immédiatement que le texte doit être compris dans sa littéralité : Ya‘akov n’a pas simplement dépêché des hommes, des émissaires humains chargés de prendre la température diplomatique de la rencontre. Le Midrash est catégorique : « malaḥim mamash », « il s’agit de véritables anges ».
Des entités spirituelles issues des mondes supérieurs, dotées d’une fonction et d’une nature totalement différentes de celles de messagers ordinaires de chair et de sang.
Les malahims – fruits de notre travail
Pour comprendre comment Ya‘akov envoie ses malaḥim vers Essav, il faut d’abord s’affranchir de l’image que le christianisme se fait et nous parasite en nous projetant des images d’anges comme des êtres ailés, invisibles, au visage enfantin. Sous l’éclairage de nos Sages, et du Sfat Emet en particulier, on comprend que, selon le judaïsme authentique, les anges sont des forces spirituelles engendrées par l’homme lorsqu’il agit dans ce monde.
Le terme מַלְאָךְ (malaḥ) partageant sa racine avec le mot מְלָאכָה (melaḥa), qui désigne une action ou un travail. Nos Sages enseignent à cet effet que chaque action accomplie donne naissance à un malaḥ, qui peut être positif ou négatif en fonction de la nature de l’acte (mitsva, avera, action neutre). Cette force devient alors le vecteur spirituel de la mitsva, établissant un lien vivant entre le Créateur et la créature.1
Le message des malahims
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Lorsque Ya’akov envoie ses malahims pour rencontrer Essav, il leur demande de transmettre un message précis : « Im Lavan Garti » : j’ai résidé chez Lavan, et nous explique Rachi, sur ce verset j’ai respecté là-bas les 613 mitsvots (613 s’écrivant en hébreu Tariag même lettre que Garti). Autrement dit le travail la melaha exceptionnel réalisé par Ya’akov chez Lavan lui a permis de produire des melahims des anges qui sont le support et l’expression de son travail, et qui vont désormais lui permettre d’agir sur Essav. |
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Le mot גרתי (garti) est également expliqué par Rachi d’une autre façon. Il signifie que Ya’akov a vécu en tant que גר (guer) un étranger, sans jamais s’assimiler à l’environnement trompeur de Lavan.
La condition de réussite des malahims
Le Rabbi de loubavitch va analyser ce passage pour mettre en exergue une condition essentielle de réussite du Shaliah dans ce monde. Il souligne que le תרגום (Targoum : traduction araméenne de la Torah) traduit garti גרתי par le mot דרית darit.
Ce terme signifie également étranger en araméen, mais il possède une valeur numérique supérieure, תרי״ד soit 614 au lieu de 613. Le Rabbi y voit un indice subtil. Il ne peut exister que 613 mitsvot, ni plus ni moins, ajouter quelque chose en plus ou s’écarter du cadre exact révèle une défaillance spirituelle.
Darit, numériquement 614, porte donc l’ombre d’un manque ou d’un excès qui déséquilibre le service divin réalisé par l’homme.
Le Rabbi précise que ce mot araméen fait référence à la permutation des lettres d’un autre mot en hébreu dans la torah lors de la bénédiction qu’Its’hak donne à Essav dans le verset : וְאֶת־אָחִיךָ תַּעֲבֹד וְהָיָה כַּאֲשֶׁר תָּרִיד וּפָרַקְתָּ עֻלּוֹ מֵעַל צַוָּארֶךָ. « Tu seras soumis à ton frère, mais lorsque tu seras « tarid » affranchi, tu briseras son joug de ton cou. » La force d’Essav dépend donc précisément de ce mot תריד. Lorsque Ya’akov faiblit, même imperceptiblement, il donne à Essav une prise spirituelle.
Ya’akov transmet alors, par ces mots, un message limpide. Il affirme : je suis allé chez Lavan en tant que גרתי garti et non darit דרית tu n’as donc pas la force d’être תריד affranchi. Autrement dit, j’ai respecté les 613 mitsvot sans en manquer et sans en ajouter et j’ai vécu dans la maison de Lavan comme un guer, un étranger, et non pas comme quelqu’un qui s’y installe.
Car darit דרית contient la racine de דירה dira, une habitation fixe. Et Ya’akov dit exactement l’inverse : je ne me suis pas fixé dans la matérialité de Lavan de ce monde.
C’est là la clé de la שליחות (shleḥout), mission du Juif dans ce monde. Il doit transformer et élever les étincelles de lumière depuis le monde d’Essav, le monde du chaos, du תוהו Tohu pour révéler la lumière divine cachée dans la matière mais pour réussir, le Shaliah doit constamment garder conscience d’un point essentiel.
La shleḥout, qu’elle vienne directement de D. ou qu’elle soit transmise par un maître, n’est jamais définitive : la véritable demeure de l’âme est dans le גן עדן (Gan Eden), celle du corps en Erets Israël, car le danger extrême consiste à se laisser absorber par la matérialité que l’on doit pourtant raffiner.
Paradoxalement, toute la mission humaine pour laquelle il est envoyé consiste à créer une דירה בתחתונים demeure pour D. (dira betaḥtonim, « demeure dans les mondes inférieurs »), dans les mondes matériels, tout en restant soi-même un guer dans ce monde, un étranger de la matière, et sans jamais transformer l’exil en installation définitive.
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Le rapport des Malah’im à leur retour de leur rencontre avec Essav, tombe comme un couperet : Essav est encore Essav, intact dans sa rudesse, entier dans son chaos, armé, entouré de quatre cents hommes. C’est un verdict spirituel lourd mais loin d’être paralysé, Ya’akov réagit immédiatement. Et sa réaction est d’une profondeur telle que la Hassidout en fait le modèle du comportement du Juif envoyé en mission dans le monde. |
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Trois mouvements se succèdent, fluides et, complémentaires : la peur, la stratégie, la prière.
La peur : reconnaissance du réel, non soumission au réel
La Torah nous enseigne que Ya’akov eut très peur, bien entendu cette émotion est légitime, le combat n’est jamais simple, Essav est son frère, et il ne souhaite pas le tuer.
Mais en réalité il faut comprendre que l’objectif de Ya’akov est d’engager les lumières d’Essav dans la réparation spirituelle du monde et qu’il craint de ne pas réussir de devoir le tuer (Rachi sur le verset), c’est-à-dire de perdre les lumières qui doivent descendre d’Essav, selon les enseignements très connus du Ari Zal, Essav contient en lui dans sa future descendance les plus grands sages de la loi orale, Rabbi Akiva en tête de fil. Il ne suffit donc pas de le tuer, Ya’akov doit accompagner Essav dans son extraction de lumière pour pouvoir récupérer un jour les guerims d’Israel (l’histoire démontre que l’essentiel des guerims viennent du monde occidental fondé par Edom).
D’ailleurs, nos sages nous enseignent qu’à l’origine avant leur naissance : Ya‘akov יעקב se nomme עקב Ekev (le talon) et Essav se nomme Assoui (Midrach Rabba Béréshit 63, 8 : il est fait)עשוי
A la naissance Ya‘akov attrape le talon d’Assoui עשוי (Genèse 25, 26) et en dégage la lettre youd pour devenir Ya‘akov, empêchant d’ailleurs Essav עשוde disposer des lettres au complet Yechoua ישוע le fondateur de la religion du monde occidentale.
Et à la fin des temps Ya’akov récupérera la lettre vav ו pour devenir יעקוב (Le nom יעקוב apparaît 5 fois avec un vav dans la torah écrite) et Essav deviendra Ach signifiant la paille עש (Proverbes / Michlé 10, 26). Ces transferts de lettres doivent être compris comme des transferts de lumières qui nous montrent le travail de Ya‘akov sur Essav. Il doit puiser en lui les énergies positives et les ramener dans le giron du peuple d’israel ainsi que le précise le Zohar 1, 146a : Ya‘akov élève les étincelles de sainteté qui se trouvent en Essav.
La peur n’est donc pas un manque de foi : c’est la lucidité du shaliaḥ, qui sait qu’il ne doit pas se jeter naïvement dans les flammes du chaos et doit prendre la mesure de ce qui se tient devant lui.
La stratégie : organiser, structurer, anticiper : le geste du Tikkoun
Puis après la peur, Ya’akov passe à l’action : Il divise son camp en deux, anticipe des scénarios, et prépare des contingences parce qu’il sait que le monde matériel répond à des lois et qu’il ne veut pas que la mission devienne un chaos supplémentaire.
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Ya’akov nous montre qu’il faut refuser de se dire : « Je laisse D. faire tout ce qu’il y a faire. », en faisant sa part, sa hishtadlout. Il agit comme si tout dépendait de lui : tout en sachant qu’en vérité, rien ne dépend de lui. Le Tikkoun est un monde où le divin travaille à travers des récipients qu’il faut ciseler et disposer correctement. Le comportement de Ya’akov est donc exemplaire : il refuse autant la naïveté mystique que le matérialisme pur. |
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Il construit une stratégie matérielle, parce que les Kelim doivent être présents, même si la lumière vient d’En-Haut.
La prière : offrir à D. l’espace de la réparation
Juste après avoir organisé son camp, Ya’akov se tourne vers D. dans une prière. Il dit : « Je suis trop petit pour toutes les bontés que Tu m’as faites… Sauve-moi, je t’en prie, de la main de mon frère, de la main d’Essav… »
Mais cette prière n’est pas la conséquence d’une peur, elle est l’apothéose de la responsabilité. Ya’akov dit : « J’ai fait ma part, mais ce monde n’est pas manipulable par les seules mains humaines. Seul D. peut ouvrir le cœur d’Essav, révéler la lumière cachée et rendre possible la rencontre. »
La shlehout est un mélange d’action et d’abandon : on agit comme si tout dépendait de nous, on prie en sachant que tout dépend de Lui.
La prière de Ya’akov n’est donc pas un refuge ; c’est un réagencement. Il remet son rôle dans la main de Celui qui l’a envoyé et précise que son initiative n’est pas la sienne, en demandant que la lumière puisse entrer dans les réceptacles sans briser l’histoire.
Cette rencontre entre les Melahims de Ya’akov et Essav constitue une opération spirituelle, un premier mouvement d’une œuvre de réparation du monde d’Essav, destinée à durer des générations.
Les anges partent devant Ya’akov, à la suite de son travail chez Lavan, pour sonder le terrain spirituel, évaluer le degré de chaos encore présent, identifier la place précise où se trouvent les étincelles de lumière que Ya’akov devra tenter d’extraire.
Puisque ce qui se joue dans cette scène est d’un ordre spirituel, Ya’akov sait qu’il ne peut pas simplement « gérer » Essav au niveau humain : il doit intervenir dans la racine spirituelle d’Essav. Et cette racine se trouve dans les profondeurs du Olam HaTohu, le monde du chaos primordial, cette dimension cosmique antérieure à la stabilité du monde réparé que nous visons à construire.
Mais pour comprendre pourquoi Ya’akov a besoin d’anges pour s’adresser à son frère, nous devons arpenter l’infiltration de la lumière, sa Shle’hout dans les mondes du chaos et de la réparation, sources des énergies d’Essav et Ya’akov.
Olam HaTohu, Olam HaTikkoun et le « mode d’emploi » de la réparation
Nous avons déjà expliqué que lors de la création des mondes spirituels, D. avait volontairement mis un défaut dans l’un des mondes en projetant par « son regard », une lumière très intense et disproportionnée par rapport aux kelims, aux réceptacles qui devaient la recevoir. Cette projection a ainsi entrainé une brisure de ces kelims et la projection d’éclats de lumières dans les mondes inférieures et le nôtre en particulier (qui est le plus bas de l’échelle de la création car le plus matériel).
Le monde brisé, que l’on nomme Olam Hatohu, qui était en proie au désordre, au chaos (totalement maitrisé par le créateur car il n’y a rien d’hasardeux2) doit alors être reconstruit pour devenir un monde réparé, que l’on nomme Olam Hatikoun afin de laisser à la Créature humaine la possibilité de travailler dans ce monde et de devenir un associé de D.
Le mode d’emploi pour réparer ces kelim, consiste notamment à récupérer les lumières dispersées et les organiser en kelims de manière plus équilibrée selon trois axes (puisque, comme nous l’avons vu, l’un des problèmes tenait au fait qu’elles étaient alignées sur un seul axe), selon les règles transmis par nos sages à travers la halah’a, la pratique des 613 mitsvots, l’étude de la Torah écrite et de la Torah orale. S’y ajoute également la présence d’Israël, implantée sans aucun hasard à un lieu et à un moment précis, et qui a la capacité d’attirer et de rassembler les étincelles de lumière disséminées dans le monde.
Comme nous l’avions explicité dans la paracha de Toldot, Essav et Ya’akov vont camper ontologiquement les deux mondes le olam hatohu et le olam hatikoun, le deuxième étant bâti sur les débris des deuxièmes. C’est pourquoi dans ce contexte, seuls des anges, des forces spirituelles, les malahims de Ya’akov peuvent pénétrer là où un homme n’aurait aucune prise.
Les Malachims qu’envoient Ya’akov, fruits de son travail exceptionnel chez Lavan (comme nous l’avons vu plus haut) ne sont donc pas des voyageurs, mais des forces pures, capables de sonder les couches spirituelles d’Essav : son origine, sa source d’énergie, la puissance de Tohu qui circule encore en lui.
Ya’akov ne cherche pas à influencer l’opinion d’Essav, il cherche à diagnostiquer son état, à comprendre où en sont les étincelles de lumière piégées dans son être. Autrement dit, ce n’est pas un frère qu’il envoie rencontrer, mais un principe métaphysique, un réservoir d’énergie brute qui doit être trié, élevé, intégré.
Trouver la grâce dans les yeux d’Essav
Un détail linguistique du verset semble anodin, mais il me semble porter en réalité l’un des enseignements les plus structurants de cette étude.
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Lorsque Ya’akov missionne les anges, la Torah ne dit pas réellement que Ya’akov cherche à Si c’était le cas, le texte aurait pu employer « lihiyot léHen », devenir agréable, inspirer confiance, séduire, calmer, ce vocabulaire existe dans la Torah, et il décrit très bien ce que ferait un diplomate. Mais Ya’akov vise tout autre chose. Il demande à ses envoyés d’aller « limtso Hen beiné essav », littéralement : « trouver (la) grâce dans les yeux d’Essav ». |
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Cette distinction n’est pas technique, mais théologique : Lihiyot léHen implique un effort extérieur, une modification de forme : on se rend présentable, on ajuste sa manière de parler, on adoucit son visage, on adopte une stratégie psychologique, c’est de l’ordre du comportement, du paraître. C’est l’homme qui essaye de modifier sa projection dans l’œil de celui qu’il craint.
Limtso Hen, en revanche, dit tout autre chose : la grâce que Ya’akov cherche n’est pas à produire, elle est à découvrir. Elle est déjà là, préexistante, mais invisible, ensevelie sous des couches d’opacité, de chaos, de violence, de rougeur. Ya’akov ne cherche pas à convaincre Essav de le regarder différemment, il cherche à atteindre cette part d’Essav que même Essav ne voit plus correctement avec ses yeux. La grâce n’est pas un effet, c’est un trésor enfoui. Car la lumière d’Essav n’est pas perdue, elle est simplement masquée.
C’est ici que l’étude mystique rejoint la linguistique : Hen, la grâce, représente ces étincelles de lumière du Tohu, ces fragments de lumière primordiale qui se sont fixés dans les débris des vases brisés3. Essav, en tant qu’archétype du Tohu, est le porteur de cette lumière immense, mais désorganisée, mélangée, renversée. La mission de Ya’akov n’est donc pas d’apporter de la sainteté dans un espace profane : elle est d’en tirer la sainteté qui s’y trouve déjà, mais qui ne se manifeste pas encore (Torah Or, premier paragraphe sur la paracha)
La shleh’out du juif dans ce monde commence là : dans cette confiance absolue que chaque réalité : même la plus hostile, même la plus rugueuse, même la plus lointaine, contient en vérité une dimension divine cachée.
L’homme ne vient pas pour imposer quelque chose au monde : il vient le libérer de ce qui l’empêche d’être lui-même. Là où un regard humain ne voit que danger, agressivité, violence, le regard de Ya’akov, relayé par les malah’im, voit une lumière scellée, une mission, un secret du Tohu qui attend d’être projeté vers le Tikkoun.
Ce point est capital pour comprendre la notion de shleh’out dans la pensée hassidique et mystique. Un chaliaḥ n’apporte pas la sainteté dans un milieu obscur comme on injecte un produit étranger dans un corps malade. Il ne vient pas « imposer » une vérité extérieure comme une colonisation spirituelle.
Au contraire : il s’agit de mettre au jour la dimension divine enfouie dans la matière, dans les événements, dans les personnes. C’est une archéologie de la lumière, et non pas une superposition de spiritualité.
Et Ya’akov choisit « d’extraire - limtso » le hen parce qu’il sait qu’Essav, malgré ses apparences, malgré sa force brute, malgré sa colère, reste porteur d’un Hen que seul un regard ancré dans le Tikkoun est capable de discerner.
Ya‘akov réussira, il sortira victorieux du combat avec l’ange d’Essav (représentatif de sa force spirituelle) et s’imposera dès lors que comme le détenteur du nom d’Israël le peuple qui au travers de l’histoire est en capacité de reconstruire le monde brisé et chaotique d’Essav en récupérant les étincelles perdues.
Yehi Ratson, que telle soit la volonté divine,
Que nous soyons capables grâce à notre avoda, l’étude de la Torah, et notre quotidien, de
récupérer les étincelles de lumières perdues en exil pour conclure l’histoire et accéder à la
délivrance.
Chabbat Chalom !
Si on doit essayer de ne retenir qu’un point de comportement de cette étude
Pour Ya’akov, Essav n’est pas perdu, il va chercher en lui les lumières disséminées quitte à y donner sa vie, il combat le malah d’Essav, ses forces, son idéal intellectuel car il sait que chez lui se trouve une abondance de lumière. Soyons-nous aussi capables de voir ainsi l’autre juif, d’aller mettre à jour la grâce cachée dans ses yeux, d’accompagner son chemin.
L’idée de la semaine pour aller plus loin
Lorsqu’on étudie la shleh’out à partir de Ya’akov, on pourrait croire qu’il s’agit d’un concept isolé, propre à la paracha Vayishla’h. Mais la Torah, dans sa précision divine, déploie ce thème à travers trois parachiot qui forment un ensemble cohérent : Vayishla’h, Bechala’h et Chela’h Lecha. Trois récits, trois contextes, trois dynamiques, mais une seule racine spirituelle : la manière dont D. envoie l’homme dans le monde pour y accomplir une mission. Elles décrivent non pas trois missions différentes, mais trois modalités d’un même mouvement : celui par lequel la volonté divine descend dans le monde à travers l’homme, et par lequel l’homme devient instrument de D.
Vayishla’h: la shleh’out active, l’initiative sanctifiée
Dans Vayishla’h, tout commence par l’initiative de Ya’akov. Personne ne lui dit d’envoyer des émissaires vers Essav. Il sent que le moment est venu d’accomplir sa part, que la rencontre avec son frère, avec le chaos, ne peut plus être repoussée. Ya’akov ne se contente pas de réagir aux événements ; il les anticipe, il les déclenche. Il prend l’initiative de l’envoi. Mais cette initiative n’est pas celle d’un homme qui s’imagine autonome ; elle est l’expression de ce que nos Maîtres appellent l’éveil d’en bas, le mouvement humain qui se met au service d’un dessein divin supérieur.
Dans cette perspective, Vayishla’h incarne la shleh’out dans ce qu’elle a de plus actif : l’homme, conscient de sa mission, agit dans le monde. Il planifie, il entreprend, il construit des récipients pour la lumière divine. Sa démarche est humaine, mais sa motivation est divine. Le shaliah, dans ce modèle, ne se dérobe pas à sa responsabilité. Au contraire, il mobilise tout ce qu’il possède, intelligence, sens stratégique, courage, pour faire descendre la lumière du Ciel dans la réalité matérielle. La shleh’out y apparaît comme une Avodah, un service, un effort, une transformation du monde initiée par l’homme mais habitée par D.
Bechala’h: la shleh’out portée, l’apprentissage de la confiance en D.
À l’opposé apparent de Vayishla’h, la paracha Bechala’h nous montre une autre forme de mission : ici, ce n’est plus l’homme qui envoie ; c’est D. qui envoie. Et pas de manière délicate : Il « force » littéralement Israël à quitter l’Égypte au travers de Pharaon. Le peuple n’a pas d’initiative, pas de stratégie, pas de plan. Il est porté, conduit, pris en main par la Providence divine. La colonne de nuée le guide le jour, la colonne de feu la nuit. Il reçoit la manne, l’eau, les miracles. Cette shleh’out -là n’est pas celle de l’homme constructeur, mais celle de l’homme passif, confié, porté, accompagné. Si Vayishla’h révélait l’éveil d’en bas, Bechala’h révèle l’éveil d’en haut.
Bechala’h enseigne que la shleh’out n’est pas toujours une entreprise extérieure. Elle peut être une école intérieure. Une école de Bitah’on, de confiance en D. et de réception ultérieure de la Torah de la révélation. Lorsque toutes les structures humaines sont absentes, lorsque la stratégie ne sert à rien, la mission devient : avancer et se laisser porter.
Chela’h Lecha : la shleh’out réfléchie, guidée par Moché
Enfin, la paracha Chela’h Lecha introduit une forme subtile de mission. Le verset dit : envoie pour toi. Cela signifie que l’envoi répond à une demande du peuple, mais il ne s’agit pas d’un abandon de la direction divine. La mission des explorateurs est conçue, encadrée et orientée par Moché Rabbénou. Elle se déroule dans le cadre de sa prophétie et sous sa bénédiction.
La shleh’out de Chela’h Lecha n’est donc pas une shleh’out de l’échec, mais une shleh’out active sous guidance. Une shleh’out où l’initiative humaine se combine à la direction du dirigeant spirituel de la génération. Moché donne des instructions précises aux explorateurs, définit leur tâche et encadre leurs pas. Leur rôle n’est pas de juger la promesse de D., mais de préparer la conquête en collectant des données concrètes, matérielles, utiles à l’entrée en Terre Sainte.
Le problème est que certains explorateurs dévièrent de la mission confiée par Moché. Ils cessèrent d’être des émissaires et devinrent des observateurs indépendants, détachés du Meshaleach, celui qui missionne. Ce n’est donc pas la shleh’out de Chela’h Lecha qui échoue, mais la fidélité intérieure de certains de ses acteurs.
Ainsi, Chela’h Lecha n’est pas une paracha où l’on apprend que l’envoi était une erreur. C’est une paracha où l’on apprend que la shleh’out doit être vécue en attachant sa conscience au dirigeant qui l’a confiée, sans jamais se laisser emporter par la peur ou par l’intellect isolé. L’intelligence est indispensable, mais elle doit rester au service de la mission divine.
Dans Chela’h Lecha, la mission n’est ni pure initiative (comme dans Vayishla’h), ni pure réception (comme dans Bechala’h). Elle est le modèle intermédiaire : l’action humaine éclairée par la vision prophétique.
C’est ainsi que le Juif devient réellement un Chaliah, c’est à dire un être dont chaque pas, qu’il vienne d’en haut, d’en bas ou d’un espace guidé entre les deux, est entièrement traversé par la volonté de D.
S. Mandé, le 13 Kislev 5786 rédigé par B.A. Toute réflexion peut être adressée avec joie sur le : mail. Les chiourims se trouvent sur les liens |
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Plan du chiour 📚 Sources du ChiourLa שליחות (shleḥout, mission) de l’Homme chassé du Gan Eden
La Shleh’out des Malah’ims
Reussir sa Shle’hout
La Shl’ehout de la lumière Brisure des réceptacles du Tohu Projection des étincelles et récupération L’envoi des malahims dans le monde d’Essav Trouver le Hen לִהְיוֹת לְחֵן Lihiyot le-ḥen = se rendre gracieux. לִמְצֹא חֵן Limtso ḥen = découvrir une grâce déjà là. Ḥen = étincelle de Tohu enfouie. Shleḥout = archéologie de la lumière, pas colonisation spirituelle |
Torah – TanakhGenèse 25, 25 - Essav = עשוGenèse 25, 26 - Ya‘akov attrape le talon עקבGenèse 25, 23 - « וְרַב יַעֲבֹד צָעִיר / le grand servira le petit »Genèse 27, 36 - Essav dit : « Il a bien été nommé Ya‘akov יעקב car il m’a supplanté »Genèse 32, 5–6 - « עם לבן גרתי / Im Lavan garti »Lévitique 26, 42 - Le nom Ya‘akov écrit יעקוב (avec vav)Proverbes 10, 26 - « כֶּחֹמֶץ לַשֵּׁנַיִם… כֵּן הֶעָצֵל לְשֹׁלְחָיו » - עש = paille (par métonymie de choses sans substance)Obadia 1, 18 - Essav deviendra קש (paille brûlée)
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À l’image d’un vecteur en mathématiques associé à toute force qui elle-même modélise une action mécanique subie par un système↩︎
Tout comme en physique, un système chaotique obéit en réalité à des lois et des règles mathématiques↩︎
Ainsi qu’expliqué parachat Haye sarah, Hen est constitué des lettres het et Noun, soit le 8 et le 50 qui propage le 8e niveau celui de la bina dans le mondes ous la forme des 50 portes du discernement.↩︎