La parole qui sauve
Pourquoi le mot hébreu de l'arche, téva, veut aussi dire « mot », comment un juste qui a tout sauvé sauf les hommes a péri par le silence, et pourquoi la délivrance du monde a fini par passer, bien au-delà d'un bateau de bois, par une bouche qui a enfin osé parler.
La paracha de Noa'h s'ouvre sur un éloge que la Torah accorde rarement : « נֹחַ אִישׁ צַדִּיק תָּמִים הָיָה בְּדֹרֹתָיו, אֶת הָאֱ-לֹהִים הִתְהַלֶּךְ נֹחַ » (Bereshit 6:9), « Noa'h était un homme juste, intègre dans ses générations ; Noa'h marcha avec D.ieu ». Le verset lui donne d'un seul coup trois titres, juste, intègre et marchant avec D.ieu, et c'est à lui que le Ciel confie ensuite la tâche de bâtir une arche pour sauver du tumulte des eaux une semence de vie : le monde entier va sombrer, et cet homme sera le point d'où tout recommence, le second père de l'humanité.

Et pourtant, chaque année, lorsque revient cette paracha, une gêne demeure. Ce juste a sauvé les bêtes, les oiseaux et les reptiles, un couple de chaque espèce enfermé dans le grand vaisseau, il a sauvé la nature dans son entier. Mais aucun des hommes qui vivaient autour de lui, ni ses contemporains ni ses voisins, n'est monté à bord, et le texte ne mentionne aucun élève, aucun voisin convaincu, aucune bouche qu'il aurait ouverte pour supplier le Ciel en leur faveur. L'humanité disparaît tout entière, et le juste, lui, se tait.
Le midrach raconte pourtant qu'il avait eu le temps : cent vingt ans passés à bâtir l'arche à la vue de tous, planche après planche, une construction si lente qu'elle valait à elle seule un avertissement. Les gens venaient le voir et se moquaient de lui (« Vieillard, que fais-tu là ? »), et Noa'h leur répondait, dit-on, que D.ieu allait amener un déluge et qu'il fallait revenir tant qu'il en était encore temps, mais ils riaient plus fort encore, les uns le traitant de fou et les autres de prophète de malheur. Et ils repartaient vivre comme si de rien n'était, si bien que ces cent vingt années de mise en garde n'ont retourné personne.
Puis, à la sortie de l'arche, devant un monde réduit en boue et en cadavres, cet homme qui venait de traverser la fin du monde plante une vigne, en boit le vin et s'enivre : « וַיָּחֶל נֹחַ אִישׁ הָאֲדָמָה, וַיִּטַּע כָּרֶם » (Bereshit 9:20), « Noa'h commença, l'homme de la terre, et il planta une vigne ». Celui que le verset appelait ish tsadik, l'homme juste, est devenu ish haadama, l'homme du sol, de la glaise et de l'ivresse. Le premier mot du verset, vaya'hel, « il commença », porte d'ailleurs une seconde lecture que Rachi rapporte d'après le Midrach : Noa'h « s'est rendu profane », 'houlin, car il aurait dû s'occuper d'abord d'une autre plantation (Rachi sur Bereshit 9:20).
Mais une question gêne : comment un homme que D.ieu Lui-même appelle juste peut-il sauver la création entière et laisser mourir tous les hommes sans un mot ? Que lui manquait-il donc, à ce juste, pour que sa justice ne sauve que des bêtes ?
Avec l'aide du Ciel et de nos maîtres, cherchons ce qui a manqué à ce juste dont la vertu était entière et à qui seule la parole a fait défaut, et pourquoi la délivrance du monde a dû attendre une autre bouche.
• Les mots que Noa'h n'a pas dits
• Les mots qu'on doit à l'autre
• Téva, l'arche est un mot
• La justesse des mots
• Les mots en exil, de Noa'h à Moché
• Les lettres, la lumière des mots
• Les mots justes qui rebâtissent le monde
Nos maîtres n'ont pas laissé passer ce silence, et l'un des tout premiers Rachi de la paracha met le doigt sur la faille en comparant Noa'h à celui qui deviendra le père des nations, Avraham. Rachi y reprend la conclusion du Midrach Rabba (Bereshit Rabba 30:10), qui la donne sous forme de parabole : « Un prince avait deux fils, un grand et un petit. Au petit il dit : marche avec moi. À l'aîné il dit : viens et marche devant moi. » Ainsi d'Avraham, dont la force était grande et à qui D.ieu dit « marche devant Moi et sois intègre » (Bereshit 17:1), et ainsi de Noa'h, dont la force était moindre et dont il est écrit qu'il « marcha avec D.ieu », comme un enfant soutenu et tenu par la main, incapable d'avancer seul.
Ce contraste dessine deux façons d'être juste, et Avraham, devant la destruction de Sodome, ne se tait pas une seconde : « הַאַף תִּסְפֶּה צַדִּיק עִם רָשָׁע » (Bereshit 18:23), « vas-Tu vraiment faire périr le juste avec le méchant ? » Il argumente et négocie, il descend de cinquante justes à dix, il ose tenir tête au Créateur pour sauver une ville de fauteurs (où habitait, il est vrai, son neveu Lot). D.ieu accepte le principe du débat, cherche les dix justes sans les trouver, et Sodome tombe, mais Avraham aura parlé, il aura mis sa bouche entre le décret et les hommes.
Noa'h, lui, reçoit le décret et bâtit un bateau. Le Zohar porte sur lui, dans notre paracha, un verdict sévère : Rabbi Yehouda y enseigne que Noa'h, à la différence des justes venus après lui, n'a pas protégé sa génération et n'a pas prié pour elle comme le fit Avraham. Et le Zohar en conclut que, parce qu'il n'a pas imploré la miséricorde sur le monde, « les eaux du déluge sont appelées à son nom » (Zohar I, 67b). C'est pourquoi, nous enseigne Rabbi Its’hak, le prophète dira, des siècles plus tard, « כִּי מֵי נֹחַ זֹאת לִי » (Yeshayahou 54:9), « car ce sont pour Moi les eaux de Noa'h », comme si ces eaux étaient un peu les siennes et qu'il en portait une part pour n'avoir pas ouvert la bouche.
Le Zohar ne fait pas pour autant de Noa'h un méchant ; il montre une justesse incomplète, une sainteté qui s'est sauvée elle-même sans savoir tendre la main. Rachi ajoute à ce portrait une touche qui l'achève : sur le verset qui décrit son entrée dans l'arche, il enseigne que Noa'h était mi'ketanei amana, de ceux dont la foi est petite (Rachi sur Bereshit 7:7). Il croyait sans croire tout à fait que le déluge viendrait, au point qu'il n'entra dans l'arche que lorsque les eaux, en montant, l'y poussèrent, comme si, au fond de lui, il n'y croyait déjà plus (il y a bien sûr d’autres avis).
Le vrai manque tenait donc à sa foi dans la parole : Noa'h ne croyait plus que dire pouvait changer quoi que ce soit, ni chez les hommes ni peut-être devant le Ciel. Or un homme qui ne croit plus à la puissance du mot ne l'emploie pas : il se construit un abri de bois et s'y enferme en attendant que tout passe. Et comment lui en vouloir d'avoir fui un monde en lambeaux qui paraissait impossible à sauver, un monde que le Créateur Lui-même avait décidé de détruire et qu'Il lui avait demandé de quitter ?
Noa'h avait la droiture ; c'est la foi dans la parole qui lui a manqué : il a cru à son bateau plus qu'à sa bouche, et c'est pourquoi il a sauvé la nature sans sauver un seul homme.
Ce silence touche une loi, bien plus qu'un trait de caractère, car si la politesse se donne au gré de chacun, la parole adressée à celui qui se perd est une obligation de la Torah : « הוֹכֵחַ תּוֹכִיחַ אֶת עֲמִיתֶךָ » (Vayikra 19:17), « tu réprimanderas ton prochain ». Le verbe est redoublé, hoke'ah to'hi'ah, comme pour dire « encore et encore », et cette mitsva est au cœur de la responsabilité collective, qui nous interdit de laisser l'autre s'égarer sans avoir mis notre parole entre lui et sa chute.
Le Rambam en fait une hala'ha exigeante : « Celui qui voit son prochain fauter ou marcher dans une voie mauvaise, c'est une mitsva de le ramener au bien et de l'avertir qu'il se nuit à lui-même par ses actes » (Hil'hot Deot 6:7). Il faut réprimander une fois, deux fois, trois fois, dit-il, et l'homme est tenu de reprendre celui qui faute « jusqu'à ce que le fauteur le frappe et lui dise : je n'écouterai pas », car quiconque avait le pouvoir de reprendre et ne l'a pas fait porte une part de la faute qu'il aurait pu empêcher. À cette aune, le mutisme de Noa'h pèse de tout son poids, puisqu'il avait ce pouvoir et ne l'a pas exercé jusqu'au bout.
Mais la même loi porte en elle sa mesure, car le Rambam encadre aussitôt la réprimande par l'amour : « Quand il le reprend, qu'il ne lui parle pas durement au point de le faire rougir, car il est dit : tu ne porteras pas de faute à cause de lui. De là on apprend qu'il est interdit de faire pâlir le visage de son prochain. » Ainsi, la parole qui reprend doit être une parole qui aime, et d'ailleurs le verset qui suit immédiatement celui de la réprimande est le plus grand principe de la Torah, « וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ » (Vayikra 19:18), « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». On parle à l'autre parce qu'on l'aime, et quand on ne sait pas lui parler sans le blesser, quand la rancœur déforme la bouche, mieux vaut parfois se taire.
Peut-être Noa'h, lui aussi, s'est-il tu parce qu'il ne savait pas comment dire, parce qu'il n'avait pas les mots pour tendre la main à une génération violente sans la heurter ni la perdre plus encore. Reprendre l'autre, c'est croire en lui et en sa capacité de changer, d'évoluer et de revenir, et Noa'h, précisément, avait cessé d'y croire : sa foi dans l'homme s'était éteinte en même temps que sa foi dans le mot, et l'on ne parle pas à ceux dont on a déjà fait le deuil.
Au-delà d'une faute contre les autres, le silence de Noa'h est donc un renoncement à un pouvoir que la Torah place au cœur de la vie commune, celui de tenir l'autre par la parole et de le rattraper au bord du gouffre avec des mots. Car nous sommes, dit la tradition, arevim zé lazé, garants les uns des autres, et cette garantie s'exerce d'abord par la bouche.
Et nous-mêmes, que faisons-nous de notre parole dans notre quotidien ? Combien de fois avons-nous vu quelqu'un dériver et choisi le confort du silence, cette lassitude que nous appelions amour et cette indifférence que nous appelions respect ? Le silence de Noa'h devient le nôtre chaque fois qu'un mot juste aurait pu retenir quelqu'un et que nous l'avons gardé pour nous.
La parole adressée à celui qui se perd est une dette, quand nous la prenons pour une faveur ; se taire quand il fallait parler, c'est lâcher la main qu'on tenait.
Il manquait donc à Noa'h la parole. Et le texte hébreu offre ici l'un de ces vertiges dont la Torah a le secret. En effet, l'objet même par lequel il se sauve, l'arche, se dit en hébreu téva, תֵּבָה, un mot qui désigne aussi, dans la langue de nos Sages, un « mot », une unité de parole, heureux « hasard » que nous allons maintenant analyser. Celui à qui manquait la parole a été sauvé par un objet qui porte le nom de la parole.

Le Baal Chem Tov, fondateur du hassidisme, a bâti sur ce mot un enseignement. Quand D.ieu ordonne à Noa'h « בֹּא אֶל הַתֵּבָה » (Bereshit 7:1), « entre dans la téva », c'est-à-dire dans l'arche, le Baal Chem Tov entend aussi « entre dans le mot » : entre à l'intérieur des mots de la Torah et de la prière, et peut-être parfois aussi des mots de la réprimande, et fais de la parole sainte un lieu où t'abriter. Car les eaux du déluge sont aussi les flots qui montent en chacun de nous, les pensées qui submergent, les distractions, les angoisses et tout le vacarme du monde du dehors. Contre cette montée des eaux, il existe une arche, qui consiste à entrer dans le mot et à s'enfermer dans les lettres saintes jusqu'à ce que le flot passe.
Ce que Noa'h a fait pour son corps, le Baal Chem Tov nous demande de le faire pour notre âme. Noa'h est entré tout entier, avec sa famille et sa vie, dans un vaisseau de bois, et il nous faut entrer tout entiers, de tout notre cœur, dans les mots de la prière et de l'étude, d'autant que le même verbe, bo, « entre » ou « viens », commande les deux gestes. L'arche de bois a sauvé une famille des eaux physiques. L'arche du langage sauve une âme des eaux qui la noient de l'intérieur.
Et le Baal Chem Tov va plus loin, jusqu'au détail du texte. Quand D.ieu dit à Noa'h « צֹהַר תַּעֲשֶׂה לַתֵּבָה » (Bereshit 6:16), « tu feras un tsohar à l'arche », une ouverture de lumière, le Baal Chem Tov lit : fais que le mot, la téva, rayonne. Le mot tsohar, de la racine de la clarté de midi, devient ainsi l'ordre d'illuminer la parole, afin que notre parole, dans la Torah comme dans la prière, éclaire et laisse passer la lumière au lieu de rester une coquille sombre. Rachi rapporte, au nom du Midrach, que ce tsohar était peut-être une pierre précieuse qui éclairait l'arche du dedans (Rachi sur Bereshit 6:16). Le Baal Chem Tov enseigne que la parole est habitée de la même façon, car « dans chaque lettre il y a des mondes, des âmes et de la divinité » (Tsavaat HaRivach 75), qui s'élèvent et se relient lorsqu'on la prononce avec le cœur.
Le drame de Noa'h et le secret de son salut portent ainsi le même nom, puisque la téva qui l'a sauvé des eaux est l'image même de la téva, du mot, qui lui a manqué pour sauver les hommes. En lui commandant de bâtir une arche, D.ieu lui tendait déjà dans le nom de l'objet le remède à sa faille, comme s'Il lui disait : construis une téva, un mot, entre dans la parole ; mais Noa'h a compris le bois sans entendre le langage.
L'objet qui sauve Noa'h des eaux porte le nom même de ce qui lui manque : téva veut dire « arche » et veut dire « mot », et D.ieu, en lui ordonnant de bâtir une téva, lui tendait dans un seul mot le bois qui sauve le corps et la parole qui sauve les hommes.
Si l'arche est un mot, ses mesures décrivent ce qu'est une parole juste, et la Torah donne justement les dimensions du vaisseau avec une précision étrange : « שְׁלֹשׁ מֵאוֹת אַמָּה אֹרֶךְ הַתֵּבָה, חֲמִשִּׁים אַמָּה רָחְבָּהּ, וּשְׁלֹשִׁים אַמָּה קוֹמָתָהּ » (Bereshit 6:15), « trois cents coudées la longueur de l'arche, cinquante coudées sa largeur, trente coudées sa hauteur ». Le Mei HaChiloa'h, maître hassidique d'Izbica, remarque que ces trois nombres sont les valeurs de trois lettres hébraïques, le chin pour trois cents, le noun pour cinquante et le lamed pour trente, et qu'une fois réarrangées ces lettres forment lachon, לשׁון, la langue, le langage (Mei HaChiloa'h I, Noa'h).

Les mesures de la téva, du mot, dessinent alors les trois qualités d'une parole qui sauve. La longueur d'abord, trois cents coudées, la plus grande dimension, car une parole doit avoir la bonne longueur : trop longue, elle lasse et l'auditeur décroche, trop courte, elle n'atteint pas son but et glisse sans marquer. Avraham a parlé longuement pour Sodome, argument après argument, alors que Noa'h a livré, cent vingt ans durant, un avertissement sec, sans jamais trouver la longueur juste qui aurait ouvert un cœur. La parole a une mesure, et la trouver est déjà tout un art.
La hauteur ensuite, avec ce tsohar, cette fenêtre de lumière au sommet de l'arche, car une parole doit porter la lumière : il y a des mots qui referment l'autre sur sa honte et le laissent plus seul qu'avant, et il y a des mots qui ouvrent une fenêtre et laissent entrer un peu de clarté dans une vie assombrie. Le Rambam l'a dit à sa manière, en demandant de reprendre sans faire rougir et sans faire pâlir le visage, et la parole juste a ainsi un tsohar qui éclaire du dedans celui à qui elle s'adresse, au lieu de le murer dans le noir.
La profondeur enfin, avec les étages de l'arche, tahtiyim, chniyim ouchlichim, un rez-de-chaussée, un deuxième et un troisième niveau (Bereshit 6:16), car une parole vraie a plusieurs étages. Elle se lit simplement pour l'enfant et profondément pour le sage, comme le même verset de la Torah nourrit à la fois celui qui n'en saisit que le sens littéral et celui qui y plonge jusqu'au secret. Une parole à un seul niveau reste un slogan, alors qu'une parole à trois étages est vivante, grandit avec celui qui l'écoute et donne à chacun selon sa mesure, et c'est la structure même de la Torah, qui parle à tous les hommes à la fois sans dire à chacun la même chose. Noa'h a assemblé le bois selon ces mesures sans entendre qu'elles lui parlaient de sa propre bouche, et elles parlent aussi de la nôtre, car chacune de nos paroles devrait avoir sa longueur juste, sa fenêtre de lumière et ses étages.
Les mesures de l'arche épellent « lachon », la langue : trois cents pour la longueur juste, la hauteur pour la lumière, les étages pour la profondeur ; le vaisseau de Noa'h était depuis toujours le plan d'une parole qui sauve.
Nous avons vu que Noa'h s'était tu et qu'Avraham avait essayé, sans y parvenir, de sauver ses semblables en argumentant ; la Torah va plus tard nous parler d'un troisième personnage qui, lui, réussira à sauver son peuple et même le monde, Moché, comme si toute l'histoire cherchait une bouche capable de faire ce que Noa'h n'a pas su faire. Et pourtant, lui aussi commence son histoire par le silence et par la fuite.

À trois mois, Moché est placé dans une arche pour échapper au décret de Pharaon, qui jetait les garçons au fleuve comme le déluge avait jeté les hommes à l'eau, et cette arche se dit nécessairement téva dans le texte, « וַתִּקַּח לוֹ תֵּבַת גֹּמֶא » (Chemot 2:3), « elle prit pour lui une arche de jonc », le même mot que pour Noa'h. L'enfant qui deviendra le maître de la parole entre ainsi dans le monde par une téva, un mot posé sur les eaux. Puis il fuit, encore et encore : il fuit l'Égypte par peur d'être tué, il fuit devant le buisson ardent son propre rôle de libérateur (par humilité, et par respect pour son frère aîné), et il en donne lui-même la raison, « כִּי כְבַד פֶּה וּכְבַד לָשׁוֹן אָנֹכִי » (Chemot 4:10), « car je suis lourd de bouche et lourd de langue ». Moché, le futur porte-parole de D.ieu, se dit d'abord incapable de parler, car la parole, nous disent nos maîtres, était en exil, et celle de Moché avec elle.
Plus encore, le Ari Z"L enseigne que Moché est une réincarnation de Noa'h, un guilgoul, l'âme de Noa'h revenue pour réparer ce qu'elle avait manqué. Le signe en est caché dans les lettres : quand la Torah dit de Moché qu'il a trouvé grâce, 'hen, aux yeux de D.ieu (Chemot 33:17), ce mot 'hen, חן, est le nom Noa'h, נח, lu à l'envers. Ce que Noa'h avait laissé inachevé, son silence devant un monde qui se noyait, Moché devra donc l'accomplir, en dépassant sa nature muette pour parler enfin et sauver les autres.
Après la faute du veau d'or, D.ieu exprime la volonté de détruire le peuple et de tout recommencer à partir de Moché seul, exactement comme Il avait recommencé le monde à partir de Noa'h seul. Mais là où Noa'h s'était tu et avait laissé faire, Moché se dresse, il argumente, il implore et refuse de se sauver seul : « וְעַתָּה אִם תִּשָּׂא חַטָּאתָם, וְאִם אַיִן מְחֵנִי נָא מִסִּפְרְךָ » (Chemot 32:32), « et maintenant, si Tu pardonnes leur faute... et sinon, efface-moi de Ton livre », c'est-à-dire efface-moi plutôt qu'eux. Moché prend là l'exact contre-pied de Noa'h. Et le Kedouchat Levi, au nom du Zohar, lit dans ce m'heni, « efface-moi », מחני, les mêmes lettres que mei Noa'h, מי נח, « les eaux de Noa'h », comme si Moché disait : je ne referai pas la faute de Noa'h, je ne me tairai pas et je n'accepterai pas d'être le seul survivant d'un monde perdu.
Le Zohar enseigne également (Raaya Meheimna) que Moché était destiné à recevoir la Torah dès la génération du déluge, mais que la perversité de cette génération l'en a empêché, et le verset qui annonce le déluge le laisse entendre : « בְּשַׁגַּם הוּא בָשָׂר » (Bereshit 6:3), « car lui aussi est chair ». Ce mot, beshagam, בשגם, a la même valeur numérique que Moché, משה, trois cent quarante-cinq, comme si Moché était déjà là, en filigrane, dans la génération de Noa'h, attendant de venir réparer par la parole ce que le silence avait détruit.
Ainsi Moché va chercher, au péril de sa vie, ce que Noa'h n'avait pas su offrir, les Tables, la Torah, la parole de D.ieu elle-même tirée d'en haut pour les hommes d'en bas. Là où Noa'h subissait les eaux, Moché fend les eaux de la mer des Joncs, et celui qui se disait « lourd de langue » devient le plus grand maître de la parole de toute l'histoire, parce qu'il a appris à s'effacer entièrement pour D.ieu et pour son peuple, de sorte que c'est par lui que la parole de D.ieu en exil depuis maassé berechit (les dix paroles de la création) est revenue par les dix plaies pour devenir les dix commandements.
Moché est la réparation de Noa'h : là où le premier juste s'est tu et s'est sauvé seul, l'homme « lourd de langue » a fini par parler et a refusé d'être sauvé sans les autres, jusqu'à dire « efface-moi » plutôt que de les laisser périr.
Pourquoi la parole porte-t-elle une telle puissance, au point qu'un mot manqué fasse périr un monde et qu'un mot puisse le sauver ? La mystique répond que parler, c'est refaire en petit le geste de la création, puisque le monde fut fait par la parole : « בִּדְבַר ה' שָׁמַיִם נַעֲשׂוּ » (Tehilim 33:6), « par la parole de Hachem les cieux furent faits ». Dix fois D.ieu dit, et dix fois une chose fut, si bien que la réalité est faite de mots avant d'être une matière que le mot viendrait décrire après coup.
Mais comment l'infini a-t-il pu tenir dans un monde fini ? La lumière divine est bien trop vaste et trop aveuglante pour qu'une créature la reçoive sans être anéantie. La mystique enseigne donc que D.ieu a contracté cette lumière, l'a réduite, voilée et resserrée pour qu'elle puisse se glisser dans les limites d'un monde et parler à chaque créature, de la plante à l'homme. Et l'instrument de cette contraction, ce sont les lettres. La lettre est la plus petite mesure de la lumière, le point où l'illimité consent à devenir un signe qu'on peut lire. À ce titre, le Talmud dit de Betsalel, l'architecte du Michkan, qu'il « savait combiner les lettres par lesquelles les cieux et la terre furent créés » (Bera'hot 55a), ces lettres dont le mot est l'assemblage, car parler, c'est manier les pierres mêmes dont le monde est bâti.
Le Ari Z"L décrit quatre degrés dans cette descente de la lumière, du plus haut au plus bas, comme quatre voiles de plus en plus épais. Les taamim, les cantillations, ces mélodies chantées sur le texte de la Torah, sont le degré le plus élevé, où la lumière est encore presque libre, et les nekoudot, les voyelles, viennent ensuite, la lumière y étant déjà plus resserrée. Les taguin, les petites couronnes dessinées au sommet de certaines lettres, sont un degré plus bas encore, et les otiot, les lettres elles-mêmes, forment le voile le plus dense, la lumière la plus contractée, celle qui a accepté de devenir une forme fixe sur le parchemin. Ces quatre niveaux répondent, enseigne le Ari Z"L, aux quatre mondes, Atsilout, Beria, Yetsira et Assia, soit l'échelle entière du réel, depuis l'émanation la plus haute jusqu'à notre monde d'en bas.

Voilà pourquoi lire la Torah selon ses chants, ses voyelles, ses couronnes et ses lettres est bien plus qu'une lecture : c'est un dévoilement, puisqu'à chaque mot prononcé avec ses taamim et ses nekoudot, un peu de la lumière contractée se libère et se répand dans le monde. La parole sainte fait ainsi remonter le voile et rend, goutte à goutte, la clarté que la création avait dû cacher pour exister, et c'est en ce sens que les mots de la Torah sont la symphonie de la création, chaque élément du monde y recevant sa note, sa lettre et sa lumière.
Et l'homme, fait betselem Elokim, à l'image de D.ieu, a reçu cette capacité en partage : l'animal a une voix, mais seul l'homme a le davar, la parole articulée, et quand le Targoum traduit « l'homme devint une âme vivante » (Bereshit 2:7), il rend « un souffle qui parle ». Être homme, c'est donc parler, et parler juste, c'est participer, à sa mesure minuscule, au geste par lequel D.ieu contracte Sa lumière pour la donner à chaque créature selon ce qu'elle peut recevoir, ce qui est l'attribut de Bina, le discernement, cette faculté de mesurer, de nuancer et d'adapter le mot à celui qui l'écoute, pour éclairer sans aveugler.
En se taisant, Noa'h a donc manqué plus qu'un devoir moral, puisqu'il a laissé inemployé l'outil même par lequel les mondes ont été faits et gardé close entre ses lèvres une part de la puissance créatrice. D.ieu, Lui, prend le temps de parler à chaque élément de la création, constamment et avec discernement, sans quoi le monde s'arrêterait et retournerait au tohu-bohu, nous disent nos maîtres. À nous donc d’imiter ce comportement, de ne jamais laisser dormir la parole et de parler à l'autre avec mesure, pour l'élever au lieu de l'écraser.
Parler juste, c'est refaire en petit le geste de la création, libérer un peu de la lumière que les lettres tiennent contractée ; Noa'h, en se taisant, a laissé close entre ses lèvres une part de la puissance même qui a fait les mondes.
Si chaque parole humaine manie l'outil de la création, alors l'histoire tout entière est un long apprentissage du mot juste, une lente remontée de la parole hors de son exil. La suite de cette histoire, la nôtre, poursuit ce même travail de génération en génération : apprendre à faire de notre bouche une arche qui sauve plutôt qu'un silence qui laisse noyer.

La délivrance, chez les prophètes, se dit d'ailleurs comme le retour de la parole vraie : « כִּי מָלְאָה הָאָרֶץ דֵּעָה אֶת ה' כַּמַּיִם לַיָּם מְכַסִּים » (Yeshayahou 11:9), « car la terre sera remplie de la connaissance de Hachem comme les eaux recouvrent la mer ». Les mêmes eaux qui, au temps de Noa'h, ont tout détruit parce que nulle parole ne s'est dressée contre elles reviendront à la fin, mais changées, devenues eaux de connaissance et de parole vraie recouvrant la terre entière. Les prophètes promettent « שָׂפָה בְרוּרָה » (Tsefania 3:9), « une lèvre claire », pour une humanité dont chaque bouche appellera enfin le Nom d'un seul cœur.
Le monde ne se sauve pas par le bois mais par les mots. Noa'h a bâti l'arche des espèces sans savoir bâtir l'arche des hommes, faute d'avoir cru à sa propre voix. Chaque mot juste que nous adressons à celui qui dérive, chaque reproche donné dans l'amour, chaque parole de Torah qui éclaire et chaque prière montée du fond du cœur est une planche de plus dans l'arche que Noa'h n'a pas achevée, celle qui, cette fois, sauvera aussi les hommes.
Le monde s'est ouvert, dans Bereshit, par « vayomer Elokim », D.ieu dit, et il se refermera, aux jours du Machia'h, sur une humanité dont chaque parole sera vraie, où plus aucune bouche ne se taira quand il faudra parler et où le mot et la chose seront de nouveau un. La téva du commencement, ce coffre de bois qui n'a sauvé que des bêtes, aura alors trouvé son sens plein : une téva, un mot, une parole humaine devenue si juste qu'elle sauve le monde.
| בֹּא אֶל הַתֵּבָה | Entre dans l'arche, entre dans le mot (Bereshit 7:1, lu par le Baal Chem Tov) |
Chabbat Chalom !
Par B.A., à Saint-Mandé, 'Hechvan 5786 / octobre 2025
Puisse être la volonté du Ciel que nous ne fassions jamais de notre parole un bois mort, et que nous entrions, comme le demandait le Baal Chem Tov, dans les mots de la Torah et de la prière comme dans une arche, pour y trouver l'abri quand les eaux du monde montent en nous.
Et puissions-nous voir bientôt le jour où toute la terre sera remplie de la connaissance de D.ieu comme les eaux recouvrent la mer, où la parole humaine, revenue de tout exil, sera de nouveau la symphonie par laquelle le monde fut fait.
| Torah | Talmud et Midrach |
| Bereshit 6:9, Noah juste et intègre qui marche avec D.ieu ; 6:14-16, l'ordre de bâtir la téva, ses mesures et le tsohar ; 7:1, bo el hateva ; 9:20, vayahel Noah ich haadama ; 6:3, beshagam hou basar ; Vayikra 19:17-18, la mitsva de la réprimande et l'amour du prochain ; Chemot 2:3, la téva de Moché ; Chemot 4:10, kvad pé ou'hvad lachon ; Chemot 32:32, m'heni na misifre'ha ; Tehilim 33:6 et Yeshayahou 11:9, 54:9, la parole créatrice et les eaux de Noah. | Bereshit Rabba 30:10, la parabole du prince et de ses deux fils, Noah marche avec, Avraham devant ; Bera'hot 55a, Betsalel combinant les lettres de la création ; le midrach des cent vingt ans de construction de l'arche et de la pierre précieuse qui l'éclairait. |
| Michna et Rishonim | Mystique et Hassidout |
| Rachi sur Bereshit 6:9, la comparaison Noah / Avraham d'après le Midrach Rabba ; Rachi sur Bereshit 7:7, Noah mi'ketanei amana, de peu de foi, poussé dans l'arche par les eaux ; Rambam, Hil'hot Deot 6:7-8, les lois de la réprimande encadrées par l'amour du prochain. | Zohar I, 67b, la faute du silence de Noah et les mei Noah ; Zohar, Raaya Meheimna, beshagam = Moché en guématria (345) ; Baal Chem Tov (Keter Chem Tov / Tsavaat HaRivach), téva = « mot », entrer dans les mots de la Torah et de la prière, et le tsohar comme rayonnement de la parole ; Ari Z"L, Chaar HaGuilgoulim, Moché réincarnation de Noah ('hen = Noah renversé) ; Ari Z"L, Etz Haim, les quatre degrés taamim, nekoudot, taguin, otiot et la lumière contractée dans les lettres ; Mei HaChiloa'h I, Noa'h, les mesures de la téva épellent lachon ; Kedouchat Levi, Noa'h, m'heni = mei Noa'h, au nom du Zohar. |