Le panier des premiers fruits et la reconnaissance
Ki Tavo 5786
Le salaire du monde à venir
Quatre-vingt-dix-huit malédictions, des greniers pleins, des troupeaux, des victoires : la paracha détaille la rétribution et ne nomme jamais le monde à venir. Enquête sur un silence que le Rambam a relevé avant nous, sur un enfant tombé d'une échelle, et sur ce qu'un homme reçoit vraiment pour ce qu'il a fait.
Un salaire de pluie et de greniers pleins
La paracha promet des bénédictions, et met en garde avec une longue section des malédictions que la tradition appelle la תּוֹכֵחָה (tokhe'ha), la réprimande. On nous promet d’être בָּרוּךְ אַתָּה בָּעִיר וּבָרוּךְ אַתָּה בַּשָּׂדֶה, béni dans la ville et béni dans le champ ; d’obtenir le fruit du ventre, le fruit de la terre, le fruit du bétail ; ta corbeille et ta huche ; tes ennemis qui sortent contre toi par un chemin et fuient devant toi par sept. Et en face, on nous met en guarde de la liste inverse : la maladie, la sécheresse, la famine, le siège, l'exil...
La bénédiction descend jusqu'au panier et à la corbeille à pain, et tout est matériel, il n’y a pas une ligne sur ce qui attend l'homme après sa mort, pas une mention du עוֹלָם הַבָּא (olam haba), le monde à venir. La Torah promet la pluie à son heure et des greniers pleins, elle menace de famine et de fièvre, mais sur la rétribution éternelle, elle se tait.

Ce silence n'a pas échappé aux maîtres, et le Rambam le pose comme une question ouverte : מַהוּ זֶה שֶׁכָּתוּב בְּכָל הַתּוֹרָה כֻּלָּהּ, אִם תִּשְׁמְעוּ יַגִּיעַ לָכֶם כָּךְ, וְאִם לֹא תִשְׁמְעוּ יִקְרֶה אֶתְכֶם כָּךְ, וְכָל אוֹתָן הַדְּבָרִים בָּעוֹלָם הַזֶּה, כְּגוֹן שֹׂבַע וְרָעָב וּמִלְחָמָה וְשָׁלוֹם וּמַלְכוּת וְשִׁפְלוּת וִישִׁיבַת הָאָרֶץ וְגָלוּת (Hil'hot Techouva 9:1), « qu'est-ce donc qui est écrit dans toute la Torah ? Si vous écoutez il vous arrivera ceci, si vous n'écoutez pas il vous arrivera cela, et toutes ces choses sont de ce monde, comme la satiété et la famine, la guerre et la paix, la royauté et l'abaissement, l'habitation de la terre et l'exil ? »
La question est d'autant plus lourde que l'expérience la retourne contre nous. Moché lui-même, rapporté dans le Talmud (Bera'hot 7a), a posé la question qui brûle nos lèvres face aux injustices de ce monde : רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, מִפְּנֵי מָה יֵשׁ צַדִּיק וְטוֹב לוֹ וְיֵשׁ צַדִּיק וְרַע לוֹ, יֵשׁ רָשָׁע וְטוֹב לוֹ וְיֵשׁ רָשָׁע וְרַע לוֹ « Maître du monde, pourquoi y a-t-il un juste à qui il arrive du bien et un juste à qui il arrive du mal, un méchant à qui il arrive du bien et un méchant à qui il arrive du mal ? » Un homme qui lit la paracha et regarde ensuite autour de lui voit que les comptes ne tombent pas juste.
Avec l'aide du Ciel et de nos maîtres, nous verrons pourquoi la Torah décrit une rétribution terrestre alors que le salaire véritable est ailleurs ; ce qu'un enfant tombé d'une échelle a enseigné à toutes les générations ; pourquoi un des plus grands maîtres du Talmud est sorti de la Torah pour avoir mal lu un seul verset ; de quoi la récompense est faite ; et pourquoi, au terme de tout cela, la meilleure manière de servir consiste à ne pas compter.
Plan du Chiour
• Un salaire de pluie et de greniers pleins
• L'enfant tombé de l'échelle, ou le salaire introuvable
• A'her, ou le salaire mal lu
• Pas de salaire dans ce monde
• La tokhe'ha promet des outils, pas un salaire
• Le vestibule où se gagne le salaire
• De quoi le salaire est fait
• La punition, ce salaire qui s'arrête
• Conclusion : servir sans compter le salaire
L'enfant tombé de l'échelle, ou le salaire introuvable
Deux mitsvot seulement, dans toute la Torah, promettent explicitement de « longs jours ». La première est l'honneur dû aux parents. La seconde, nous l'avons rencontrée la semaine dernière : l’étrange mitsva de renvoyer la mère avant de prendre les oisillons, שַׁלֵּחַ תְּשַׁלַּח אֶת הָאֵם וְאֶת הַבָּנִים תִּקַּח לָךְ לְמַעַן יִיטַב לָךְ וְהַאֲרַכְתָּ יָמִים (Devarim 22:7).
Le Talmud raconte alors une scène dérangeante. הֲרֵי שֶׁאָמַר לוֹ אָבִיו עֲלֵה לַבִּירָה וְהָבֵא לִי גּוֹזָלוֹת, וְעָלָה וְשִׁלַּח אֶת הָאֵם וְלָקַח אֶת הַבָּנִים, וּבַחֲזָרָתוֹ נָפַל וָמֵת ('Houlin 142a, et Kiddouchin 39b), « voici qu'un père a dit à son fils : monte à la tour et rapporte-moi des oisillons. Il est monté, il a renvoyé la mère, il a pris les petits, et en redescendant il est tombé et il est mort. »
Un enfant accomplit, dans le même instant, les deux seules mitsvot auxquelles la Torah attache une longue vie. Il obéit à son père et il renvoie la mère du nid. Et il meurt sur le chemin du retour, avant même d'avoir posé le pied à terre.
Une objection surgit aussitôt dans la guemara. Rabbi Elazar a enseigné que שְׁלוּחֵי מִצְוָה אֵינָן נִזּוֹקִין, « les envoyés d'une mitsva ne subissent pas de dommage », ni à l'aller ni au retour. Comment cet enfant a-t-il pu tomber ? Le Talmud répond : סוּלָּם רָעוּעַ הֲוָה, דִּקְבִיעַ הֶיזֵּיקָא, וְכָל הֵיכָא דִּקְבִיעַ הֶיזֵּיקָא לָא סָמְכִינַן אַנִּיסָּא, « l'échelle était branlante, le danger y était installé, et partout où le danger est installé on ne s'appuie pas sur le miracle ».
Autrement dit, la mitsva ne suspend pas les lois de la matière et ne dispense pas de vérifier son échelle. Le Ciel ne protège pas celui qui monte sur un barreau dangereux au prétexte qu'il monte pour une bonne raison. La question du salaire commence donc après que l'on a fait sa part de prudence, et elle porte sur autre chose que la sécurité du corps, sur le prix du geste.
Le Talmud pose la question qui brûle nos lèvres, dans les termes les plus crus, et sans la moindre atténuation : הֵיכָן אֲרִיכוּת יָמָיו שֶׁל זֶה, וְהֵיכָן טוֹבָתוֹ שֶׁל זֶה, « où sont les longs jours de celui-ci ? où est son bien ? »
La réponse tient en une phrase, et elle déplace l'ensemble du problème : אֶלָּא לְמַעַן יַאֲרִיכוּן יָמֶיךָ בְּעוֹלָם שֶׁכּוּלּוֹ אָרוֹךְ, וּלְמַעַן יִיטַב לָךְ לְעוֹלָם שֶׁכּוּלּוֹ טוֹב, « mais “afin que tes jours se prolongent”, dans le monde qui est entièrement long, et “afin que tu aies du bien”, dans le monde qui est entièrement bon ».
Le Talmud ne dit pas « un monde très long » ni « un monde très bon ». Il dit שֶׁכּוּלּוֹ, entièrement : un monde dont la durée est éternelle, un monde dont le bien reste entièrement pur. Ici, toute longueur s'arrête et tout bien se mêle d'autre chose. La promesse de la Torah reste vraie, à condition de la lire dans le seul lieu où elle peut s'accomplir sans reste.
La Torah promet de longs jours : la promesse tient, à condition de comprendre qu'elle porte sur un monde entièrement long et entièrement bon.
A'her, ou le salaire mal lu
La suite de ce passage talmudique est peut-être le récit le plus difficile de toute la littérature rabbinique sur la question du salaire. אָמַר רַב יוֹסֵף, אִלְמָלֵא דַּרְשֵׁיהּ אַחֵר לְהַאי קְרָא כְּרַבִּי יַעֲקֹב בַּר בְּרַתֵּיהּ, לָא חֲטָא ('Houlin 142a), « Rav Yossef a dit : si A'her avait interprété ce verset comme Rabbi Yaakov, fils de sa fille, il n'aurait pas fauté ».
A'her, « l'Autre », est le nom que le Talmud donne à Elicha ben Avouya après sa sortie. C'était un immense maître, celui de Rabbi Méir, un homme installé au sommet de l'étude qui en est sorti. Le Talmud demande ce qu'il a vu pour cela, et donne deux versions. Selon l'une, il a vu exactement la scène que nous venons de lire, un enfant qui accomplit les deux mitsvot de la longue vie et qui meurt en redescendant. Selon l'autre, il a vu la langue de Rabbi 'Houtspit le traducteur, martyrisé par les Romains, traînée dans un dépotoir ; il a dit : פֶּה שֶׁהֵפִיק מַרְגָּלִיּוֹת יִלְחוֹךְ עָפָר, « une bouche qui produisait des perles lécherait la poussière ? » Et le Talmud conclut d'un mot : וְהוּא לָא יָדַע, « et lui ne savait pas », לְמַעַן יִיטַב לָךְ בְּעוֹלָם שֶׁכּוּלּוֹ טוֹב “afin qu’il te soit fait du bien dans le monde qui est éntièrement bon”.
Deux maîtres lisent le même fait. Rabbi Yaakov voit un enfant mort et en tire un enseignement sur le monde à venir. A'her voit la même chose et sort de la Torah. Celui qui tient le monde présent pour la totalité du réel n'a aucune issue devant un tel spectacle, et son honnêteté même le pousse dehors. Celui qui sait que le compte se règle plus tard voit la même injustice sans que sa foi soit atteinte.
A'her nous ressemble plus qu'on ne voudrait. Il quitte la Torah poussé dehors par son refus de mentir sur ce qu'il voyait. Sa faute, si l'on suit Rav Yossef, n’était qu’une faute de lecture des événements de ce monde. Un verset mal compris, et sa vie entière a basculé.
Le même enfant mort produit un maître et un apostat : les deux hommes ont vu la même scène et ne l'ont pas mesurée sur la même échelle.
Pas de salaire dans ce monde
De ce récit, le Talmud tire une règle générale que Rabbi Yaakov formule sans nuance : שְׂכַר מִצְוָה בְּהַאי עָלְמָא לֵיכָּא (Kiddouchin 39b), « le salaire d'une mitsva, dans ce monde, il n'y en a pas ».
La formule est brutale, mais elle est pourtant libératrice puisqu’elle interdit de tenir une comptabilité entre nos actes et ce qui nous arrive. L'homme qui pose une mezouza et dont la maison brûle découvre que le paiement ne se fait pas dans la même monnaie.
Rachi le dit sur un verset de Devarim : הַיּוֹם לַעֲשׂוֹתָם, וּלְמָחָר לָעוֹלָם הַבָּא לִטֹּל שְׂכָרָם (Rachi sur Devarim 7:11, d'après Erouvin 22a), « aujourd'hui pour les accomplir, et demain, dans le monde à venir, pour en recevoir le salaire ». Le temps se partage en deux temps qui ne se recouvrent pas. Un temps, aujourd'hui pour agir, un autre demain pour recevoir. Vouloir toucher le salaire pendant la journée de travail revient à confondre les deux.
La raison de cette séparation tient à la nature des choses. Une mitsva est un acte qui touche à ce qui est éternel ; les biens de ce monde sont, tous sans exception, périssables. Il n'existe aucun taux de change entre les deux. Payer une mitsva avec de l'argent, avec de la santé ou avec des années reviendrait à solder une dette infinie avec une monnaie qui s'évapore, et donc à annuler la dette pour rien.
Imaginons l'inverse. Si chaque mitsva déclenchait un bien visible et chaque faute un mal immédiat, le monde deviendrait une machine où l'obéissance serait la seule conduite rationnelle. Personne n'y volerait plus, comme personne ne met la main dans le feu. Ce ne serait plus un monde d'hommes qui choisissent, mais un monde de robots bien programmés.
Si le salaire était versé ici, l'homme le percevrait, et sa liberté disparaîtrait aussitôt : personne ne choisirait plus le bien. Ce que nous apprenions à Réé sur l'étroitesse du point de choix trouve ici sa contrepartie. Le décalage du salaire est la condition qui maintient le choix ouvert. Le monde reste un lieu où l'on peut agir sans savoir ce que cela rapporte.
Aucune monnaie de ce monde ne peut payer une mitsva, et ce report du salaire est précisément ce qui laisse au choix son espace.
La tokhe'ha promet des outils, pas un salaire
Reste alors la question du Rambam : que promet la Torah, si elle ne promet pas le salaire ?
וְהִבְטִיחָנוּ בַּתּוֹרָה שֶׁאִם נַעֲשֶׂה אוֹתָהּ בְּשִׂמְחָה וּבְטוֹבַת נֶפֶשׁ וְנֶהְגֶּה בְּחָכְמָתָהּ תָּמִיד, שֶׁיָּסִיר מִמֶּנּוּ כָּל הַדְּבָרִים הַמּוֹנְעִים אוֹתָנוּ מִלַּעֲשׂוֹתָהּ, כְּגוֹן חֹלִי וּמִלְחָמָה וְרָעָב וְכַיּוֹצֵא בָּהֶן. וְיַשְׁפִּיעַ לָנוּ כָּל הַטּוֹבוֹת הַמַּחֲזִיקוֹת אֶת יָדֵינוּ לַעֲשׂוֹת הַתּוֹרָה, כְּגוֹן שֹׂבַע וְשָׁלוֹם וְרִבּוּי כֶּסֶף וְזָהָב, כְּדֵי שֶׁלֹּא נַעֲסֹק כָּל יָמֵינוּ בִּדְבָרִים שֶׁהַגּוּף צָרִיךְ לָהֶן, אֶלָּא נֵשֵׁב פְּנוּיִים לִלְמֹד בַּחָכְמָה וְלַעֲשׂוֹת הַמִּצְוָה, כְּדֵי שֶׁנִּזְכֶּה לְחַיֵּי הָעוֹלָם הַבָּא (Hil'hot Techouva 9:1).
« Il nous a promis dans la Torah que si nous l'accomplissons avec joie et de bon cœur, et que nous méditons sa sagesse continuellement, Il écartera de nous tout ce qui nous empêche de l'accomplir, comme la maladie, la guerre et la famine ; et Il fera couler sur nous tous les biens qui soutiennent nos mains pour faire la Torah, comme la satiété, la paix et l'abondance d'argent et d'or, afin que nous ne passions pas nos journées dans les choses dont le corps a besoin, mais que nous soyons libres d'étudier la sagesse et d'accomplir la mitsva, afin de mériter la vie du monde à venir. »
Les bénédictions de la paracha sont donc les outils du service divin. La santé, la paix, la subsistance sont ce qui rend le service possible ; elles tiennent la main de celui qui travaille. Et les malédictions, symétriquement, décrivent ce qui empêche de continuer : la guerre, la faim et la maladie occupent un homme tout entier et ne lui laissent plus une heure pour autre chose.
Un détail de vocabulaire scelle la lecture. Le Rambam écrit que la promesse vaut si nous accomplissons la Torah בְּשִׂמְחָה וּבְטוֹבַת נֶפֶשׁ, « avec joie et de bon cœur ». Ce sont presque mot pour mot les termes de notre paracha, qui impute la catastrophe des malédictions à תַּחַת אֲשֶׁר לֹא עָבַדְתָּ אֶת ה' אֱ-לֹהֶיךָ בְּשִׂמְחָה וּבְטוּב לֵבָב מֵרֹב כֹּל (Devarim 28:47), « parce que tu n'as pas servi Hachem ton D.ieu avec joie et bon cœur, dans l'abondance de tout ».
Les biens promis par la Torah outillent le service, et les malédictions décrivent ce qui l'interrompt.
Le vestibule où se gagne le salaire
Une michna résume ce partage du temps en une image. רַבִּי יַעֲקֹב אוֹמֵר, הָעוֹלָם הַזֶּה דּוֹמֶה לִפְרוֹזְדוֹר בִּפְנֵי הָעוֹלָם הַבָּא. הַתְקֵן עַצְמְךָ בַפְּרוֹזְדוֹר, כְּדֵי שֶׁתִּכָּנֵס לַטְּרַקְלִין (Avot 4:16), « ce monde ressemble à un vestibule devant le monde à venir. Prépare-toi dans le vestibule, afin d'entrer dans la salle. »
C'est le même Rabbi Yaakov, celui qui présentait le monde entièrement long. Sa michna donne la géographie de sa réponse. Le vestibule reste le seul endroit où l'on puisse se préparer, et rien ne se prépare une fois la porte franchie. Le mot qu'il emploie pour la suite, שֶׁתִּכָּנֵס, « que tu entres » fait écho au début de notre paracha : כִּי תָבוֹא, quand tu entreras.
Aussitôt après, le même maître pose une phrase double dont les deux moitiés semblent se contredire : יָפָה שָׁעָה אַחַת בִּתְשׁוּבָה וּמַעֲשִׂים טוֹבִים בָּעוֹלָם הַזֶּה מִכָּל חַיֵּי הָעוֹלָם הַבָּא, וְיָפָה שָׁעָה אַחַת שֶׁל קוֹרַת רוּחַ בָּעוֹלָם הַבָּא מִכָּל חַיֵּי הָעוֹלָם הַזֶּה (Avot 4:17), « une heure de techouva et de bonnes actions dans ce monde est plus belle que toute la vie du monde à venir ; et une heure de sérénité dans le monde à venir est plus belle que toute la vie de ce monde. »
Les deux affirmations tiennent ensemble parce qu'elles ne mesurent pas la même chose. Du point de vue de ce qu'on peut faire, une heure d'ici vaut plus que l'éternité de là-bas, car là-bas on ne fait plus rien : on reçoit ce qu'on a fait. Du point de vue de ce qu'on éprouve, une heure de là-bas dépasse tout ce qu'on peut goûter ici. L'homme est donc placé dans une position étrange et enviable : il habite le seul monde où l'on produit, et il produit pour un monde où l'on ne produit plus.
Le Ramhal, Rabbi Moché 'Haïm Luzzatto, en tire la formule la plus nette : הָאָדָם לֹא נִבְרָא בַּעֲבוּר מַצָּבוֹ בָּעוֹלָם הַזֶּה אֶלָּא בַּעֲבוּר מַצָּבוֹ בָּעוֹלָם הַבָּא, אֶלָּא שֶׁמַּצָּבוֹ בָּעוֹלָם הַזֶּה הוּא אֶמְצָעִי לְמַצָּבוֹ בָּעוֹלָם הַבָּא שֶׁהוּא תַּכְלִיתוֹ (Messilat Yecharim, chapitre 1), « l'homme n'a pas été créé pour sa condition dans ce monde mais pour sa condition dans le monde à venir ; sa condition dans ce monde est le moyen de sa condition dans le monde à venir, qui est sa finalité. »
Ce monde est le vestibule où l'on se prépare, et le seul endroit où l'on puisse encore agir.
De quoi le salaire est fait
Rav décrit le monde à venir par tout ce qui n'y est pas : מַרְגְּלָא בְּפוּמֵּיהּ דְּרַב, לֹא כָּעוֹלָם הַזֶּה הָעוֹלָם הַבָּא. הָעוֹלָם הַבָּא אֵין בּוֹ לֹא אֲכִילָה וְלֹא שְׁתִיָּה וְלֹא פְּרִיָּה וּרְבִיָּה וְלֹא מַשָּׂא וּמַתָּן וְלֹא קִנְאָה וְלֹא שִׂנְאָה וְלֹא תַחֲרוּת, אֶלָּא צַדִּיקִים יוֹשְׁבִין וְעַטְרוֹתֵיהֶם בְּרָאשֵׁיהֶם וְנֶהֱנִים מִזִּיו הַשְּׁכִינָה (Bera'hot 17a), « Rav avait coutume de dire : le monde à venir ne ressemble pas à ce monde. Dans le monde à venir il n'y a ni manger, ni boire, ni reproduction, ni commerce, ni jalousie, ni haine, ni rivalité ; les justes y sont assis, leurs couronnes sur leurs têtes, et ils jouissent du rayonnement de la Présence. »
Le Rambam reprend ce texte et en tire la conséquence : puisqu'il n'y a ni nourriture ni boisson, il n'y a pas de corps, et les expressions « assis » ou « couronnes » sont des images (Hil'hot Techouva 8:2). Ce qui reste est une jouissance sans objet extérieur : les justes reçoivent une lumière, et une lumière ne se dépose pas dans une main.
Le Ramhal l'énonce dès sa première page : הָאָדָם לֹא נִבְרָא אֶלָּא לְהִתְעַנֵּג עַל ה' וְלֵהָנוֹת מִזִּיו שְׁכִינָתוֹ, שֶׁזֶּהוּ הַתַּעֲנוּג הָאֲמִתִּי וְהָעִדּוּן הַגָּדוֹל מִכָּל הָעִדּוּנִים שֶׁיְּכוֹלִים לְהִמָּצֵא, « l'homme n'a été créé que pour se délecter en Hachem et jouir du rayonnement de Sa Présence, qui est la jouissance véritable et la plus grande de toutes celles qui puissent exister ».
Le salaire ne peut donc pas être un objet que l’on tend. Ce qui est donné là-bas est une perception, et une perception dépend de la capacité de celui qui perçoit. Deux hommes devant la même lumière ne reçoivent pas la même chose, selon ce que chacun est devenu capable de recevoir.
Deux hommes entrent dans la même salle de concert, à la même place, devant le même orchestre. L'un a passé sa vie à écouter de la musique, l'autre n'a jamais écouté que du bruit. Ils reçoivent physiquement les mêmes ondes et ils n'entendent pas la même chose. Nul ne punit le second et nul ne lui retire rien : il perçoit à hauteur de ce qu'il est devenu capable de percevoir.
C'est le fil que nous suivons depuis quelques semaines. Nous disions que l'homme ne manque pas de lumière mais de paroi, et que toute l'affaire consistait à se faire כְּלִי (keli), un récipient. Le salaire du monde à venir est exactement cela : la lumière est là, elle est infinie, et chacun en reçoit la mesure du récipient qu'il s'est construit ici. Nous ajoutions à Réé, avec le Ramhal, que le Ciel a voulu épargner à l'homme le נַהֲמָא דְכִסּוּפָא (nahama dekhissoufa), le pain de la honte, celui qu'on reçoit sans l'avoir gagné. Les deux thèses se rejoignent ici : le travail d'ici ne sert pas à acheter la lumière, il sert à devenir capable de la supporter sans honte.
Le salaire est une lumière, et chacun en entend ce que son oreille a appris à entendre.
La punition, ce salaire qui s'arrête
La rétribution a un autre versant, et notre paracha lui consacre bien plus de versets qu'aux bénédictions. Il serait malhonnête de traiter du salaire sans dire un mot sur les châtiments.
La première chose que nos maîtres en disent est sa durée. מִשְׁפַּט רְשָׁעִים בְּגֵיהִנֹּם, שְׁנֵים עָשָׂר חֹדֶשׁ (Eduyot 2:10), « le jugement des méchants dans le guehinom (l’enfer) est de douze mois ». Rabbi Akiva le range dans une liste de cinq choses qui durent douze mois, à côté du jugement de la génération du déluge et de celui de yov (Job).
La punition, dans la pensée juive, n’est pas éternelle, car elle relève du nettoyage plutôt que de la vengeance. L'âme qui a contracté des dettes passe par un lieu où elles se soldent, puis elle entre dans le monde futur. Nos maîtres comparent ce passage à un bain brûlant : on n'y reste pas, on en ressort propre.
Le Ramhal en tire la conséquence qui organise toute sa pensée : le mal n'a pas le dernier mot dans la création. Un système où la faute condamnerait sans recours serait un système où le mal aurait vaincu quelque part.
Cette borne éclaire aussi la michna la plus connue du traité Sanhédrin, celle que l'on récite avant chaque chapitre des Pirkei Avot : כָּל יִשְׂרָאֵל יֵשׁ לָהֶם חֵלֶק לָעוֹלָם הַבָּא (Sanhédrin 10:1). Tout Israël a une part au monde à venir. Un homme n'a pas à gagner son entrée par un exploit, il a une part par naissance, et son travail consiste à la rendre habitable.
Néanmoins certaines transgressions exceptionnellement graves coupent l’accès au monde futur. Le Rambam formule cette peine ultime, le karet, de la manière suivante : « la sanction extrême, écrit-il, est le כָּרֵת (karet), le retranchement : הִכָּרֵת תִּכָּרֵת הַנֶּפֶשׁ הַהִיא (Bamidbar 15:31), l'âme qui se coupe elle-même de la source ». Il s'agit dès lors d'une absence plutôt que d'un supplice. Celui qui a passé sa vie à ne rien construire n'a rien avec quoi recevoir, et se tient devant la lumière sans pouvoir en rien capter, son supplice est dû à une absence de keli, et non à une souffrance éternelle destinée à expier ses fautes.
La peine est bornée à douze mois parce qu'elle nettoie au lieu de venger ; la seule sanction sans terme est une absence, celle de qui n'a rien construit pour recevoir.
Conclusion : servir sans compter le salaire
Tout ce que nous venons d'établir pourrait nous transformer en des croyants calculateurs : nous ferions des mitsvot comme on cotise, en surveillant notre relevé de comptes. Le Rambam est très ferme sur cette erreur de pensée.
אַל יֹאמַר אָדָם הֲרֵינִי עוֹשֶׂה מִצְוֹת הַתּוֹרָה וְעוֹסֵק בְּחָכְמָתָהּ כְּדֵי שֶׁאֲקַבֵּל כָּל הַבְּרָכוֹת הַכְּתוּבוֹת בָּהּ, אוֹ כְּדֵי שֶׁאֶזְכֶּה לְחַיֵּי הָעוֹלָם הַבָּא... אֵין רָאוּי לַעֲבֹד אֶת ה' עַל הַדֶּרֶךְ הַזֶּה, שֶׁהָעוֹבֵד עַל דֶּרֶךְ זֶה הוּא עוֹבֵד מִיִּרְאָה, וְאֵינָהּ מַעֲלַת הַנְּבִיאִים וְלֹא מַעֲלַת הַחֲכָמִים (Hil'hot Techouva 10:1), « qu'un homme ne dise pas : voici que j'accomplis les mitsvot de la Torah et m'occupe de sa sagesse afin de recevoir toutes les bénédictions qui y sont écrites, ou afin de mériter la vie du monde à venir... il ne convient pas de servir Hachem de cette manière, car celui qui sert ainsi sert par crainte, et ce n'est ni le degré des prophètes ni celui des sages. »
Le Rambam ne condamne pas pour autant celui qui commence par calculer. Il précise ailleurs qu'on enseigne d'abord aux enfants et à ceux qui débutent à servir pour une récompense, parce qu'on ne démarre pas au sommet, et qu'à mesure que leur intelligence grandit on leur découvre la vérité peu à peu. Calculer est une porte d'entrée légitime, à condition de ne pas s'y installer.
Le renversement est complet. Le monde à venir est réel, c'est le salaire véritable de l’homme, mais il ne doit pas être le motif. Nous avions appris à Ekev que tout est aux mains du Ciel hormis la crainte du Ciel. Le Rambam indique ici l'étage au-dessus : celui qui sert D.ieu par amour gratuit ne consulte plus ses comptes et ne s’interesse pas au salaire.
Alors la chaîne de ces dernières semaines se referme. Ekev a posé la crainte du Ciel comme la seule chose que le Ciel laisse entre nos mains. Réé a montré que la liberté tient en un point que nous n'avons pas tracé. Choftim a enseigné que ce point n'est protégé que par notre ignorance du lendemain. Ki Tetsé a fait du quotidien le champ de bataille où l'on relève des étincelles. Restait à dire où va tout cela : dans un monde à venir, éternel, entièrement long, et bon, où ce qui a été relevé ici par notre crainte, notre ignorance, nos choix, se voit enfin.
Et nous lisons cette paracha à deux semaines de Roch Hachana. Le jugement qui approche est une répétition du grand jugement de la fin des temps, avec la même structure et la même clémence : une peine qui nettoie, un salaire qui attend.
Ce jugement et cette période d’introspection qui le précède nous offrent une année de plus pour construire nos réceptacles, afin d’habiter ce qui constitue notre part, une terre remplie de bénédictions dans ce monde-ci et dans le monde futur.
| וְעַמֵּךְ כֻּלָּם צַדִּיקִים לְעוֹלָם יִירְשׁוּ אָרֶץ נֵצֶר מַטָּעַי מַעֲשֵׂה יָדַי לְהִתְפָּאֵר | Et ton peuple, tous justes, hériteront à jamais la terre ; rejeton de Mes plantations, œuvre de Mes mains, pour Ma gloire. |
Yechayahou 60:21, cité par la michna Sanhédrin 10:1
Chabbat Chalom !
Par B.A., à Saint-Mandé, 14 Eloul 5786 / 27 août 2026
Yehi Ratson
Yehi Ratson, que telle soit la Volonté du Ciel,
Que nous sachions lire les événements que nous voyons sans en tirer de conclusions trop rapides, et que devant l'injustice apparente nous gardions l'échelle qui nous a été transmise, celle qui nous mène au monde à venir, entièrement long.
Et que nous méritions de servir sans compter, en faisant de chaque jour un jour d'action plutôt qu'un jour de réclamation, jusqu'à devenir des récipients capables de recevoir la lumière sans en être brûlés.
| Torah | Talmud |
| Devarim 28, les bénédictions et la tokhe'ha ; 28:47, le service sans joie dans l'abondance ; 22:7, lemaan yitav lakh vehaarakhta yamim ; 7:11, hayom laassotam ; Bamidbar 15:31, hikaret tikaret ; Yechayahou 60:21, leolam yirchou arets. | 'Houlin 142a et Kiddouchin 39b, l'enfant tombé de l'échelle, le monde entièrement long et la sortie d'A'her ; Kiddouchin 39b, sekhar mitsva behai alma leka ; Bera'hot 7a, la question de Moché sur le juste qui souffre ; Bera'hot 17a, ni manger ni boire ; Erouvin 22a, aujourd'hui pour agir. |
| Michna et Midrach | Rishonim |
| Michna Sanhédrin 10:1, tout Israël a une part au monde à venir ; Avot 4:16, le vestibule et la salle ; Avot 4:17, une heure de techouva ; Eduyot 2:10, les douze mois du guehinom. | Rambam, Hil'hot Techouva 8:2, un monde sans corps ; 9:1, les biens de ce monde comme conditions du service ; 10:1, ne pas servir pour la récompense ; Rachi sur Devarim 7:11 ; Ramban, Chaar HaGmoul, sur la rétribution et la peine. |
| Mystique | Hassidout |
| Ramhal, Messilat Yecharim chapitre 1, l'homme créé pour jouir du rayonnement de la Présence ; Derekh Hachem, le pain de la honte et la finalité de la création. | Sfat Emet, Devarim, Ki Tavo, sur la joie du service ; Rabbi Na'hman de Breslev, Likouté Moharan, servir sans calcul ; 'Hovot HaLevavot, Chaar Avodat HaElokim, le service par amour. |