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בס״ד

Choftim 5786

Marcher Tamim sans connaître l'adresse

La Torah interdit sept manières d'interroger l'avenir, puis ordonne d'être tamim avec D.ieu. Enquête sur un commandement qui fait de l’acceptation une alliance, et du renoncement à connaître l’avenir, la condition même de la liberté.

Sept pratiques interdites, un seul mot : תָּמִים

La paracha de Choftim organise le pouvoir, des juges et des policiers doivent être positionnés aux portes des villes, un roi peut être mis en place sous des critères d’encadrement stricts, les prêtres ne peuvent pas avoir de terre. Au milieu de cette architecture, le chapitre dix-huit s'arrête soudainement sur un catalogue complet des actes qui concernent la perception qu’ont certains de l'avenir. On y traite de sept pratiques divinatoires, bannies d'un même souffle : « il ne se trouvera pas chez toi » (Devarim 18:10) : celui qui fait passer son fils par le feu, le devin, l'astrologue, l'augure, le sorcier, le charmeur, celui qui interroge les morts.

Nos maîtres se sont interrogés sur la véracité de ces pratiques.

Pour le Rambam, il n'y a rien à lire, et l'interdit vient du fait que ce sont des  דִּבְרֵי שֶׁקֶר וְכָזָב, paroles de mensonge et de tromperie, et אֵין רָאוּי לְיִשְׂרָאֵל שֶׁהֵם חֲכָמִים מְחֻכָּמִים , et qu’il ne convient pas à Israël, qui sont sages entre les sages, de se laisser entraîner dans ces vanités (Hil'hot Avodat Kokhavim 11:16).

Le Ramban à l’inverse, considére que quelque chose se lit bel et bien dans les astres, mais que l'homme ne doit pas s'y soumettre, וְלֹא תִּירָא מִמַּגִּיד עָתִיד, « et que tu ne craignes pas celui qui annonce l'avenir ». Sa raison est décisive : וְנַאֲמִין שֶׁכָּל הַבָּאוֹת תִּהְיֶינָה כְּפִי הִתְקָרֵב הָאָדָם לַעֲבוֹדָתוֹ, « nous croirons que tout ce qui advient, adviendra selon la proximité de l'homme à Son service » de D.ieu. L'avenir n'est donc pas un texte déjà écrit qu'on pourrait déchiffrer, il est fonction de ce que l'homme devient. Une prédiction lue comme définitive commet une erreur sur la nature même de l’avenir, qui s’adapte selon l’homme. Le Ramban ajoute d'ailleurs une précision que l’on doit développer, pour lui, וְזוֹ מִצְוַת עֲשֵׂה, Le renoncement à savoir a la forme d'une d’un commandement positif, actif (et non pas seulement négatif : ne pas aller consulter un devin).

On attendrait, après une telle liste, une clause de synthèse. Quelque chose comme « tu t'éloigneras de toutes ces abominations ». La Torah écrit autre chose et referme la liste par un ordre positif, bref, et dont le contenu n'est pas défini : תָּמִים תִּהְיֶה עִם ה' אֱ-לֹהֶיךָ (Devarim 18:13), « tu seras tamim avec Hachem ton D.ieu ».

Usuellement on traduit tamim par « intègre », « entier », « parfait », mais quelle serait le lien de ce vocable morale, ethique avec le contexte des techniques par lesquelles l'homme cherche à savoir ce qui va lui arriver ?

Avec l'aide du Ciel et de nos maîtres, nous verrons que ce commandement demande moins la perfection de l’homme que le renoncement à percer l'avenir ; pourquoi la Torah remplace le devin par un prophète qui nous invite à la techouva au lieu de prédire ; comment un roi d'Israël a failli mourir de ce qu'il avait su ; et pourquoi ce renoncement, au démarrage du mois d'Eloul, devient la condition même de la Techouva, du retour à D.ieu.

Plan du Chiour

• Sept pratiques interdites, un seul mot : תָּמִים tamim

• Choisir avec temimout de ne pas savoir

• Rachi tranche ce que demande tamim תָּמִים

• Le prophète à la place du devin

• 'Hizkiyahou, le roi qui savait

• תָּמִים, le mot de la marche d'Avraham

• תָּמִים comme le korban : l'offrande entière

• Eloul, ou entrer sans connaître le verdict

• Conclusion : le jour où la connaissance sera donnée

Choisir avec temimout, de ne pas savoir

La semaine dernière, l’analyse du libre artbitre paracha Réé nous a menés à une conclusion inconfortable. Nous ne choisissons pas mille fois par jour. Nous choisissons très peu de fois, sur une bande étroite que le Rav Dessler appelle le point de be'hira, du choix. Et cette bande, nous ne l'avons pas tracée. Tout le reste nous est donné : le décor, les options, la force de séduction de chaque voie. Il ne nous reste en propre que le regard que nous portons avec notre conscience sur ce qui s’opère.

Mais si le choix tient en un point, qu'est-ce qui protège ce point ? Qu'est-ce qui l'empêche de s'effondrer ?

La réponse est étrange, et c'est Choftim, la paracha des juges et des policiers, qui la donne : ce qui protège notre liberté, c'est notre ignorance. Un homme qui connaîtrait l'issue de son combat ne combattrait plus. Un homme qui saurait d’avance, le verdict n'hésiterait plus, et nous avons vu que l'hésitation est le seul endroit où quelque chose se joue, meme si c’est illusoire. Le voile posé sur l'avenir ne prive pas la be'hira de ses moyens, il est son unique condition de fonctionnement.

Le midrach accroche d'ailleurs cette liste des sept interdits à une scène précise, et le choix est éclairant. Il la place sur les mots de notre patriarche Its'hak devenu vieux : הִנֵּה נָא זָקַנְתִּי, לֹא יָדַעְתִּי יוֹם מוֹתִי (Bereshit 27:2), « voici, je suis devenu vieux, je ne connais pas le jour de ma mort ». C'est là, sur cet aveu, que Bereshit Rabba (65:12) énumère les sept choses couvertes aux hommes. Or que fait Its'hak juste après cette phrase ? Il convoque son fils et il bénit. L'ignorance ne le paralyse pas, elle le met en mouvement : c'est parce qu'il ne connaît pas le jour de sa mort qu'il agit aujourd'hui (il mourra en réalité cinquante-sept ans après cette berah’a : Rachi le dit âgé de 123 ans à cette scène, et il décédera à 180).

Le traité Pessa'him (54b) dresse une liste symétrique de : שִׁבְעָה דְּבָרִים מְכוּסִּים מִבְּנֵי אָדָם, « sept choses sont cachées aux hommes » : le jour de la mort, le jour de la consolation, la profondeur du jugement, ce qu'il y a dans le cœur d'autrui, ce dont on tirera son gain, quand reviendra la royauté de David, et quand finira le royaume coupable. Sept portes scellées face aux sept techniques de notre paracha.

Le midrach, commentant le verset de Kohelet גַּם אֶת הָעֹלָם נָתַן בְּלִבָּם , « Il a aussi mis le olam dans leur cœur », lit le mot olam non pas comme « le monde » mais comme הֶעְלֵם , l'occultation, et il en tire ceci : אִלּוּלָא שֶׁהֶעֱלִים הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מִבְּנֵי אָדָם יוֹם הַמִּיתָה, לֹא הָיָה אָדָם בּוֹנֶה בַּיִת וְלֹא הָיָה נוֹטֵעַ כֶּרֶם (Yalkout Chimoni, Kohelet, remez 968), « si le Saint béni soit-Il n'avait pas caché aux hommes le jour de la mort, nul n'aurait bâti de maison ni planté de vigne ; il aurait dit : demain je meurs, pourquoi resterais-je à peiner pour d'autres ? C'est pourquoi Il lui a caché le jour de sa mort, afin que l'homme bâtisse et plante ; s'il n'en jouit pas, d'autres en jouiront ».

Le midrach ne dit pas que l'ignorance est une épreuve à supporter, ni une humiliation salutaire, mais qu'elle est la condition de possibilité de l'action humaine. Un homme qui connaîtrait sa date de fin ne planterait plus d’arbre, et il aurait raison de ne plus planter : à quoi bon peiner pour une récolte qu'on ne verra pas ? Le voile n'est donc pas posé contre nous, il est posé pour que nous agissions. Connaître l'avenir, c'est perdre le pouvoir d'agir dessus.

Voilà pourquoi la Torah traite les devins avec une sévérité qu'elle réserve d'ordinaire à l'idolâtrie. Le devin ne commet pas seulement une erreur de méthode. Il attaque le point exact où l'homme est humain, son incapacité à connaître le futur, et l’entrave de construire le futur.

Réé avait rétréci notre liberté à un point. Choftim révèle ce qui le sauvegarde : le secret.

Rachi tranche ce que demande תָּמִים tamim

Que demande donc ce verset ? Le Ramban y lit un commandement positif à part entière, l'un des plus élevés : attacher son cœur à Lui seul, sans partage, une lecture puissante et vraie. Mais c'est Rachi qui, en trois lignes, donne au mot son tranchant : הִתְהַלֵּךְ עִמּוֹ בִתְמִימוּת, וּתְצַפֶּה לוֹ, וְלֹא תַחֲקֹר אַחַר הָעֲתִידוֹת, אֶלָּא כָּל מַה שֶּׁיָּבֹא עָלֶיךָ קַבֵּל בִּתְמִימוּת , « marche avec Lui dans la simplicité, espère en Lui, et n'enquête pas sur les avenirs ; mais tout ce qui viendra sur toi, reçois-le avec simplicité, et alors tu seras avec Lui et tu seras Sa part ».

Rachi ne parle ni de perfection morale, ni d'absence de faute, ni d'observance scrupuleuse des mitsvot. Tout tient dans le verbe qu'il choisit, תַחֲקֹר (ta'hkor), enquêter, fouiller, instruire un dossier. L'homme tamim, chez Rachi, est celui qui a abandonné la connaissance de son propre avenir.

Cette lecture est un choix. Le mot supporte d'autres sens, et nos maîtres les ont analysé. Le Sifri, quelques lignes après le passage que nous citerons plus bas, propose l'inverse : אִם עָשִׂיתָ כָּל הָאָמוּר בָּעִנְיָן, הֲרֵי אַתָּה תָּמִים , « si tu as accompli tout ce qui est dit dans ce passage, te voilà tamim », soit la temimout comme résultat cumulé de l'observance. Le Ralbag y voit une intégrité de l'intelligence, un cœur que ces folies ne troublent pas. Le Gaon de Vilna, lui, tranche du côté de Rachi : שֶׁלֹּא תַחְקֹר עַל הָעֲתִידוֹת אֶלָּא תָּמִים תִּהְיֶה , « que tu n'investigues pas sur l'avenir ».

Rachi a donc pris la lecture la plus étroite, afin de refléter le contexte des sept interdits divinatoires dans laquelle, elle s’inscrit. Et Rabbi Na'hman réconcilie les deux familles en une phrase : עִקַּר הַתַּכְלִית וְהַשְּׁלֵמוּת הוּא רַק לַעֲבֹד הַשֵּׁם בִּתְמִימוּת גָּמוּר, בְּלִי שׁוּם חָכְמוֹת כְּלָל (Likouté Moharan II, 19), « le but essentiel et la perfection consistent uniquement à servir Hachem dans une temimout entière, sans aucune ingéniosité ». La perfection n'est pas ce que tamim signifie, elle est ce à quoi tamim conduit. Le mot renseigne sur le chemin, et non pas sur le point d’arrivée. On ne devient pas tamim, on l’est de bout en bout.

Et Rachi ajoute un second mouvement, qui double le premier : « tout ce qui viendra sur toi, reçois-le avec simplicité ». Il nous invite à ne pas chercher à savoir ce qui vient, et accueillir ce qui est venu. Les deux gestes n'en font qu'un, car c'est la même main qui veut forcer le futur et qui refuse le présent.

Trois autres maîtres, viennent clarifier la lecture de ce passage. Le Sforno donne la formule la plus économe : שֶׁגַּם בִּדְרִישַׁת הָעֲתִידוֹת לֹא תִדְרוֹשׁ זוּלָתוֹ , « que même dans la recherche de l'avenir, tu ne cherches nul autre que Lui ». Le tamim n'est donc pas celui qui ne cherche rien, c'est celui qui ne cherche pas ailleurs. Ibn Ezra, sur le verset qui précède immédiatement le nôtre, opère l'inversion décisive. De celui qui s'appuie sur sa propre sagesse pour chercher ce qui adviendra hors du Nom, il écrit : הִנֵּה לִבּוֹ חָסֵר, כִּי הוּא מְשֻׁבָּשׁ , « voici que son cœur est manquant, car il est faussé ». Nous croyons spontanément que celui qui connait l’avenir possède davantage. Ibn Ezra dit l'inverse : il lui manque quelque chose. Le Or Ha'Haïm boucle en retournant la promesse vers nous : אִם תִּהְיֶה עִם ה', תָּמִים תִּהְיֶה, לֹא יֶחְסַר לְךָ דָּבָר , « si tu es avec Hachem, tu seras tamim, rien ne te manquera ». Celui qui interroge les astres cherche à combler un vide et l'agrandit ; celui qui marche sans savoir ne manque de rien. Le Sifri, enfin, avait déjà donné la clé lexicale : כְּשֶׁאַתָּה תָם, חֶלְקְךָ עִם ה' אֱ-לֹהֶיךָ (Sifri Devarim 173), « quand tu es tam, ta part est avec Hachem ton D.ieu ». C'est le même mot que la chute de Rachi, וּלְחֶלְקוֹ. Renoncer à sa prise sur l'avenir, c'est recevoir sa part.

Alors la promesse finale du verset s'éclaire. « Tu seras avec Lui et tu seras Sa part » : Celui qui sait n'a plus besoin de compagnie, il a besoin d'un plan. Celui qui accepte de ne pas savoir marche à côté de Quelqu'un, qui lui montre le chemin. La Torah ne pouvait pas formuler cette mitsva autrement que par « être avec », parce que son contenu est précisément une manière d'être accompagné.

Tamim n'est pas la perfection, c'est le renoncement à savoir. Un mot moral en apparence, mais un mot de confiance en réalité.

Le prophète à la place du devin

La Torah ne laisse pourtant pas le vide qu'elle vient de creuser. Immédiatement après notre verset, elle explique pourquoi Israël n'aura pas besoin de devins, et sa réponse mérite d'être réaffirmée : כִּי הַגּוֹיִם הָאֵלֶּה... אֶל מְעֹנְנִים וְאֶל קֹסְמִים יִשְׁמָעוּ, וְאַתָּה לֹא כֵן נָתַן לְךָ ה' אֱ-לֹהֶיךָ (18:14), « car ces nations écoutent les augures et les devins ; toi, ce n'est pas là ce que t'a donné Hachem ton D.ieu ». Et le verset suivant nomme ce qui est donné : נָבִיא מִקִּרְבְּךָ מֵאַחֶיךָ כָּמֹנִי יָקִים לְךָ (18:15), « un prophète, du milieu de toi, d'entre tes frères, comme moi, Il te suscitera ; c'est lui que vous écouterez ».

À première vue, l'échange semble équitable, un professionnel du surnaturel contre un autre. Les nations ont leurs voyants, Israël aura ses prophètes. Mais cette lecture raterait l’essentiel, car le prophète ne fait pas le métier du devin. Le devin vend de l'information sur demain : la récolte, la guerre, l'héritier. Le prophète, lui, ne répond presque jamais à la question « que va-t-il arriver ». Il répond à une question que personne ne lui a posée : « que dois-tu faire ». Yirmiyahou n'annonce la chute du temple que pour arracher un retour du peuple, sa techouva. Même Yona, envoyé annoncer une destruction datée, voit sa prédiction s'effondrer précisément parce qu'elle a réussi : la ville de Ninive (qui devait etre détruit) se repent, et la ville tient toujours.

Les nations « écoutent » les devins, יִשְׁמָעוּ, et Israël « écoutera » le prophète, תִּשְׁמָעוּן. Une même oreille, deux objets opposés. Écouter un devin, c'est demander au ciel une information. Écouter un prophète, c'est recevoir du Ciel une exigence. Le premier laisse l'auditeur intact, le second le convoque aujourd'hui.

La Torah opère donc un déplacement complet du rapport au temps. Elle ne dit pas que l'avenir est inconnaissable ; elle a des prophètes, la chose est donc possible. Mais que l'avenir n'est pas une adresse où écrire. Ce qui nous concerne de l'avenir nous sera dit, sans être demandé, et presque toujours sous la forme d'une tâche à accomplir.

Israël a connu une nuit où cette frontière fut franchie. La veille de sa dernière bataille, le roi Chaoul, qui avait lui-même banni les nécromanciens du pays, se déguise et va de nuit consulter la nécromencienne baalat ov de Ein Dor (Chmouel I 28). Il exige qu'elle fasse revenir d’entre les morts, le prophète Chmouel, qui lui livre ce que le roi voulait savoir : “demain, toi et tes fils, vous serez avec moi”. Chaoul apprend son avenir, et cela ne lui sert à rien. Il s'effondre de tout son long, sans force, et le lendemain il meurt exactement comme annoncé, sans qu'une seule décision ait été changée, sinon en pire. Le livre des Chroniques scellera le verdict : Chaoul mourut « pour avoir interrogé le ov, au lieu de chercher Hachem » (Divré HaYamim I 10:13-14). Connaître son lendemain n'a jamais sauvé personne. La seule question qui sauve est celle que le devin ne connaît pas : que dois-je faire maintenant ?

Le devin renseigne du lendemain et paralyse l’action humaine. Le prophète ignore demain et met en marche l’homme.

'Hizkiyahou, le roi qui savait

La Guemara a également raconté l’impact de la connaissance de l’avenir dans le traité Bera'hot (10a).

Le roi 'Hizkiyahou tombe gravement malade. Le prophète Yechayahou vient le voir et lui annonce, au nom du Ciel, une sentence sans appel : « tu meurs, et tu ne vivras pas », tu meurs dans ce monde et tu ne vivras pas dans l'autre. Le roi, stupéfait, demande la raison d'une telle rigueur. La réponse tient en une ligne : tu ne t'es pas engagé dans la procréation. Et 'Hizkiyahou de se justifier, car il avait une raison, et une raison terrible : חֲזַאי לִי בְּרוּחַ הַקֹּדֶשׁ דְּנָפְקִי מִינַּאי בְּנִין דְּלָא מְעַלּוּ, « j'ai vu, par inspiration sainte, que sortiraient de moi des fils indignes ».

'Hizkiyahou est un juste, l'un des plus grands rois de l'histoire d'Israël, et son information ne vient pas d'une boule de cristal mais du rouah hakodech (l'esprit saint) lui-même. Elle est vraie, le Talmud ne la conteste pas : son fils sera Menaché, un roi impie et idolâtre, qui remplira Yerouchalaïm de sang. Le roi a donc su l'avenir, d'une source parfaite, et il en a tiré la conclusion logique : puisque ma descendance sera mauvaise, je n'aurai pas de descendance.

La réponse de Yechayahou est l'une des phrases les plus abruptes du Talmud : בְּהֲדֵי כַּבְשֵׁי דְרַחֲמָנָא לָמָּה לָךְ, « de quoi te mêles-tu des secrets du Miséricordieux ? Ce qui t'est commandé, tu dois le faire ; et ce qui plaît au Saint béni soit-Il, Il le fera. » Le prophète ne discute pas l'exactitude de la vision, mais de l'usage. L'avenir que tu as vu était vrai, mais il ne t'appartenait pas, et en le prenant pour base de ta décision, tu ne t’es pas acquitté de la mitsva de procréer, qui relevait de toi.

Voilà la première leçon du récit : le savoir a paralysé le juste. Mais la page ne s'arrête pas là, et son second mouvement est plus beau encore. 'Hizkiyahou, ayant compris, demande au prophète sa fille en mariage. Yechayahou refuse : le décret est déjà scellé. Nouvelle information sur l'avenir, et cette fois, de la bouche même d'un prophète. Et là, le roi mourant se redresse et prononce les mots que sa maison lui a transmis : « fils d'Amots, achève ta prophétie et sors ! Voici ce que je tiens de la maison de mon père : même une épée effilée posée sur le cou d'un homme, qu'il ne se retienne pas d'implorer la miséricorde. » Il tourne son visage vers le mur, il prie des murailles de tout son cœur, et là, le Ciel ajoute quinze années à sa vie, et lui accorde une descendance.

Le même homme, dans la même page, commet une faute et enseigne sa réparation. Quand il a su l'avenir, il s'est arrêté de vivre. Quand on lui a annoncé l'avenir une seconde fois, il a refusé d'en faire une donnée définitive, et c'est ce refus qui a déchiré le décret.

Un dernier détail donne au récit sa profondeur d'ironie. Le fils naquit, et la vision était juste : Menaché fit le mal comme aucun roi avant lui. Mais le livre des Chroniques raconte la fin que la vision n'avait pas montrée. Déporté, enchaîné, Menaché s'humilia profondément devant le D.ieu de ses pères, pria, et fut rétabli sur son trône (Divré HaYamim II 33:12-13). Le fils indigne fit techouva, et même la roua'h hakodech de 'Hizkiyahou ne pouvait le voir, car une vision montre un état, mais elle ne montre pas la techouva, qui par définition n'existe pas encore. C'est peut-être la raison la plus profonde de l'interdit de vouloir connaitre l’avenir : l'avenir visible ne serait que l'avenir sans répentence, sans techouva.

La connaissance de l’avenir a paralysé 'Hizkiyahou. Le refus de s'y soumettre l'a fait vivre quinze ans de plus.

תָּמִים, le mot de la marche d'Avraham

Le mot tamim n'apparaît pas pour la première fois dans notre paracha. La Torah l'a déjà posé sur deux hommes, et la comparaison des deux dessine une trajectoire.

Le premier est Noa'h : אִישׁ צַדִּיק תָּמִים הָיָה בְּדֹרֹתָיו (Bereshit 6:9), « homme juste, tamim dans ses générations ». Nous avons déjà expliqué sa temimout était réelle, mais close : un homme entier dans son arche, juste pour lui-même, et le monde a sombré autour de son intégrité.

Le second est Avraham, au moment de sceller l'alliance de la brit mila, D.ieu lui dit : הִתְהַלֵּךְ לְפָנַי וֶהְיֵה תָמִים (Bereshit 17:1), « marche devant Moi et sois tamim ». Le mot n'est plus un état, il est devenu un ordre, et il est accroché à un verbe de mouvement. Sois entier en marchant. La temimout d'Avraham n'a rien d'une intégrité immobile, c'est la qualité d'un homme en route.

Rachi, sur ce verset, précise le chemin de cette entièreté, et sa précision est un paradoxe : marche devant Moi dans la mitsva de la mila, et par elle tu seras tamim, car tant que le prépuce est en toi, tu portes un défaut. Voilà un mot que l'on traduit « entier » et qui s'obtient en retranchant une partie. L'entièreté que la Torah vise n'a donc rien d'une complétude de possession : on devient tamim en acceptant qu'il manque quelque chose, en inscrivant le manque dans sa chair même. L'homme qui renonce à connaître son avenir fait à l'intérieur ce que la mila fait au corps, il se rend entier par ce qu'il accepte de ne pas avoir.

Et quelle route ! Toute la vie d'Avraham commence par un départ sans destination : לֶךְ לְךָ... אֶל הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ (Bereshit 12:1), « va, vers le pays que Je te montrerai ». Le texte est d'une précision cruelle : l'adresse n'est pas donnée au départ, elle sera montrée en chemin. Avraham est l'homme qui a accepté de marcher sans savoir où aller, et la tradition compte ce départ comme la première de ses épreuves.

Le traité Nedarim rassemble en une seule page tout ce que notre paracha met en jeu, et il faut la lire d'un trait. Elle commence par une affirmation qui surprend : וְלֹא נִקְרָא תָּמִים אֶלָּא עַל שֵׁם מִילָה (Nedarim 32a), Avraham « n'a été appelé tamim que grâce à la circoncision ». Sur le verset « Il le fit sortir dehors », la Guemara fait parler Avraham : הִסְתַּכַּלְתִּי בַּמַּזָּל שֶׁלִּי וְאֵין לִי אֶלָּא בֵּן אֶחָד, « j'ai regardé dans ma constellation, et je n'ai qu'un seul fils ». La réponse du Ciel est un arrachement : צֵא מֵאִצְטַגְנִינוּת שֶׁלָּךְ, אֵין מַזָּל לְיִשְׂרָאֵל, « sors de ton astrologie, il n'y a pas d'astre de mazal pour Israël ». Sors, le même verbe que le premier appel. Sortir de sa terre et sortir de son horoscope sont un seul et même départ, et l’arrivée est inconnue..

La page ne s'arrête pas là. Rabbi Its'hak enseigne : כָּל הַמְתַמֵּים עַצְמוֹ, הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מִתַּמֵּים עִמּוֹ, « quiconque se rend tamim, le Saint béni soit-Il se fait tamim avec lui », d'après le verset עִם גְּבַר תָּמִים תִּתַּמָּם (Tehilim 18:26). Celui qui accepte de marcher sans plan reçoit un compagnon qui marche avec lui.

Rabbi Hochaya ajoute la promesse la plus étonnante : כָּל הַמְתַמֵּים עַצְמוֹ, שָׁעָה עוֹמֶדֶת לוֹ, « quiconque se rend tamim, l'heure (i.e. le temps) se tient pour lui », et il le prouve précisément par notre verset d'Avraham. Le renversement est complet : celui qui renonce à commander le temps est celui pour qui le temps se range. L'homme qui cesse de vouloir savoir l'heure devient l'homme dont l'heure attend.

Et la page se referme sur une phrase qu'il faut laisser résonner : כָּל אָדָם שֶׁאֵינוֹ מְנַחֵשׁ, מַכְנִיסִין אוֹתוֹ בִּמְחִיצָה שֶׁאֲפִילוּ מַלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת אֵין יְכוֹלִין לִיכָּנֵס בְּתוֹכָהּ, « tout homme qui ne pratique pas la divination, on le fait entrer dans une enceinte où même les anges du service ne peuvent pénétrer ». Voilà ce que le renoncement permet d’acquérir. Celui qui accepte de ne pas savoir se voit ouvrir une pièce fermée aux anges, et si elle leur est fermée, c'est peut-être justement parce que les anges, eux, connaissent l’avenir.

Alors la lignée des tamim se lit d'un trait. Noa'h, tamim immobile, sauve sa maison et perd son monde. Avraham, tamim en marche, ne sait pas où il va et fonde tout ce qui nous porte. Et Yaakov, אִישׁ תָּם (Bereshit 25:27), homme simple assis sous les tentes, devra à son tour prendre la route, vingt ans chez Lavan, pour que sa simplicité devienne une force.

Noa'h fut tamim sur place, et son monde a sombré. Avraham fut tamim en marche, sans adresse, et il a tout fondé.

תָּמִים comme le korban : l'offrande entière

Il existe un troisième registre du mot, et c'est lui qui ouvre la profondeur du texte. Dans le vocabulaire du Temple, tamim est un terme technique : l'animal offert doit être תָּמִים, « sans défaut » (Vayikra 1:3). Pas de tache, pas de membre manquant, pas de blessure. On n'offre pas au Ciel une bête diminuée. L'offrande doit être entière, ou elle n'est pas une offrande.

Si la Torah demande à l'homme d'être tamim avec son D.ieu, dans le vocabulaire même du korban, c'est que quelque chose en nous est offert, et doit l'être en entier. Quoi ? Le contexte de Choftim semble répondre : notre ignorance de l'avenir.

Il faut ici un détour par un mécanisme mystique. Le Ari Z"L ouvre le Etz Haim par cette description : טֶרֶם שֶׁנֶּאֶצְלוּ הַנֶּאֱצָלִים... הָיָה אוֹר עֶלְיוֹן פָּשׁוּט מְמַלֵּא כָּל הַמְּצִיאוּת, וְלֹא הָיָה שׁוּם מָקוֹם פָּנוּי , « avant que les émanés ne fussent émanés, une lumière supérieure simple remplissait toute la réalité, et il n'y avait aucun lieu vide ». Puis le retrait : וְאָז נִשְׁאַר מָקוֹם פָּנוּי , « et alors il resta un lieu vide ». La création commence par une soustraction.

Le Ramhal a tiré de là la chaîne que notre chiour cherchait, et il la dit en une phrase : בִּהְיוֹתוֹ מַסְתִּיר פָּנָיו, הִנֵּה נוֹתֵן מָקוֹם לַחֶסְרוֹנוֹת, וּבְתִתּוֹ מָקוֹם לַחֶסְרוֹנוֹת נוֹתֵן מָקוֹם לָעֲבוֹדָה (Daat Tevounot 40), « en dissimulant Sa face, Il donne place aux manques, et en donnant place aux manques, Il donne place au travail ». Dissimulation, manque, travail : trois maillons, d’une même chaîne.

Le même Ramhal donne la preuve par l'envers, et elle est redoutable : כַּאֲשֶׁר יִטְהַר הָאָדָם מִיֵּצֶר הָרָע, הִנֵּה אֵין עֲבוֹדָתוֹ אֶלָּא בְּכֹחַ מֻכְרָח, וְאֵין הַשֶּׁבַח מַגִּיעַ אֵלָיו כְּלָל , « lorsque l'homme sera purifié du mauvais penchant, son service ne sera plus que par une force contrainte, et aucun mérite ne lui reviendra ». Quand le voile tombe, l'acte cesse d'être un acte.

La lumière infinie se contracte, se voile, pour laisser un espace où autre chose qu'elle puisse exister. Ce voile, loin d'être un accident ou une punition, est l'acte fondateur. Un monde transparent, traversé de part en part par la lumière, n'aurait contenu aucune créature, car rien n'existe en pleine lumière, que la lumière elle-même. Notre monde est possible parce que quelque chose a été caché.

Notre ignorance de l'avenir est la trace la plus intime de ce voile. L'espace ouvert entre ce que je sais et ce qui sera, c'est exactement l'espace où la liberté respire, où la confiance a un objet, où la prière a un sens. Le devin qui perce ce voile s'attaque à bien plus grave qu'une indiscrétion : il travaille contre la structure du monde, il rebouche l'espace que le Créateur a ouvert pour que l'homme existe.

Le 'Hizkouni, sur notre verset, donne à cette entièreté son image la plus juste : אֶלָּא תִּהְיֶה כִּכְלִי מָלֵא, תָּם וְשָׁלֵם, « mais sois comme un keli plein, entier et complet ». Le mot revient, et nous le connaissons bien : le keli, le récipient. Nous avons passé des semaines à comprendre que l'homme ne manque pas de lumière, il manque de paroi. Ici la paroi se nomme, et elle est faite d'une matière inattendue : l’acceptation pleine et entière de l’absance de connaissance du futur. Un récipient percé par en haut ne retient rien. L'homme qui va chercher chez le devin ce que le Ciel a scellé, perce son propre keli, et tout ce qu'on y verse s'écoule.

Le Sfat Emet le dit avec dureté: les devins et les augures, écrit-il, cherchent des stratagèmes pour capter une puissance dans la sagesse de la nature, וְאַדְּרַבָּא מוֹסִיפִין לְהִתְחַסֵּר, « et au contraire ils ne font qu'accroître leur manque ». Puis il retourne la phrase : עַל יְדֵי בִּטּוּל כָּל הַדַּעַת וְהַחָכְמוֹת אֵלָיו יִתְבָּרַךְ זוֹכִין אֶל הַשְּׁלֵמוּת, « c'est par l'annulation de tout savoir et de toutes les sagesses devant Lui que l'on obtient la plénitude ». Il interdit la paresse : il faut chercher par l'intelligence autant qu'on le peut, puis annuler cette intelligence devant D.ieu.

L'homme tamim fait le geste inverse du devin. Il prend son ignorance, cette blessure apparente, ce manque que toute notre espèce cherche à combler depuis les os gravés des devins jusqu'aux algorithmes qui prétendent prédire nos achats et nos routes, et il l'offre complétement. Sans en retrancher un morceau chez l'astrologue, sans en négocier un fragment. C'est le sens du korban tamim appliqué à l'intérieur : l'offrande sans défaut, ici, c'est le fait de ne pas savoir sans tricher.

Rabbi Nathan de Breslev, commentant précisément les lois du devin et de l'augure, ferme la boucle par une formule de trois mots : הָא בְּהָא תַּלְיָא , « l'un dépend de l'autre ». Quand Israël cesse d'interroger ces menteurs, écrit-il, אֲזַי הַנְהָגָתָם עַל־יְדֵי הַשְׁגָּחָה לְבַד , « alors leur conduite se fait par la providence seule ».. Celui qui consulte se place sous la loi des astres ; celui qui s'abstient sort de leur juridiction. On ne découvre pas qu'il n'y a pas de mazal pour Israël, on le rend vrai en cessant de regarder les astres.

Le voile sur l'avenir est l'espace où l'homme existe. L'offrir entier, sans le percer, c'est cela, être tamim.

Eloul, ou entrer sans connaître le verdict

Ce Chabbat est le premier Chabbat du mois d'Eloul. Quarante jours séparent le début d'Eloul de Yom Kippour, les quarante jours que Moché passa sur le mont Sinai pour obtenir les secondes Tables. Toute la tradition les décrit comme un temps de jugement qui s'approche : les livres s'ouvrent, le Roi s'avance, le shofar sonne chaque matin. Et pourtant, remarquons ce que ce dispositif a d'étrange : tout nous dit qu'un verdict se prépare, et rien, absolument rien, ne nous dit lequel.

Quand Moché monte pour la dernière fois, au matin du premier Eloul, chercher les secondes Tables, Israël reste en bas dans une ignorance complète. Le peuple a fauté (avec le veau d’or lors des premières tables), la sentence plane, et pendant quarante jours personne ne sait si le pardon sera accordé. La réponse ne descendra qu'au dernier jour, le dix Tichri, qui deviendra Yom Kippour.

Si le verdict était connu, Eloul s'effondrerait. Celui qui se saurait inscrit dans le livre de la vie s'installerait dans son fauteuil ; celui qui se saurait condamné n'aurait plus de raison de changer une seule de ses habitudes. Le Rambam décrit le shofar d'Eloul comme un réveil : « réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil » (Hil'hot Techouva 3:4). Le shofar ne transmet aucune information, aucun contenu, aucun pronostic. Il dit seulement : tu es endormi, et c'est maintenant qu’il faut agir. Le seul message du Ciel en Eloul est un son sans mots, parce que des mots diraient l'avenir, qui empêcherait le réveil.

Celui qui a confiance, écrit le 'Hovot HaLevavot, ne se soucie pas au-delà de sa subsistance du jour, מִפְּנֵי שֶׁאֵינוֹ יוֹדֵעַ עֵת בּוֹא קִצּוֹ , « parce qu'il ne connaît pas le moment de sa fin », et il s'appuie sur le Ciel pour la suite : וְאֵינֶנּוּ שָׂמֵחַ בֶּעָתִיד וְלֹא יֶאֱבַל לוֹ , « il ne se réjouit pas de l'avenir et ne s'en afflige pas ». Le raisonnement est inversé par rapport à notre habitude : on croit que la confiance vient malgré l'ignorance, il enseigne qu'elle vient de l'ignorance. Ne pas savoir sa fin n'est pas l'obstacle que le bita'hon surmonte, c'est le terrain sur lequel on construit sa confiance.

Le Talmud l’a formulé dans un échange d'une simplicité désarmante. Rabbi Eliézer enseignait : שׁוּב יוֹם אֶחָד לִפְנֵי מִיתָתְךָ, « repens-toi un jour avant ta mort ». Ses disciples posent l'objection évidente : וְכִי אָדָם יוֹדֵעַ אֵיזֶהוּ יוֹם יָמוּת, « mais l'homme sait-il quel jour il mourra ? » Et sa réponse retourne l'objection en méthode : וְכָל שֶׁכֵּן, יָשׁוּב הַיּוֹם, שֶׁמָּא יָמוּת לְמָחָר, וְנִמְצָא כָּל יָמָיו בִּתְשׁוּבָה (Chabbat 153a), « raison de plus : qu'il se repente aujourd'hui, car peut-être mourra-t-il demain ; et il se trouvera que tous ses jours auront été en techouva ». Si la date était connue, la techouva deviendrait un rendez-vous, et l'on sait ce qu'on fait des rendez-vous lointains. Ignorée, elle deviendrait une vie entière perdue.

Rabban Yo'hanan ben Zakaï illustre par une parabole qui pourrait être celle d'Eloul. Un roi convie ses serviteurs à un festin sans fixer l'heure. Les avisés se parent et s'assoient à la porte du palais, en se disant : manque-t-il quelque chose à la maison du roi ? Les sots s'en vont à leur ouvrage, en se disant : y a-t-il un festin sans préparatifs ? Soudain le roi appelle. Les premiers entrent en habits de fête, les seconds arrivent souillés de leur travail. L'absence d’heure, était l'épreuve elle-même.

Réé nous a appris que notre liberté tient en un point. Choftim nous apprend que ce point est gardé par le secret du futur, et Eloul est le mois où ce secret devient une chance. Ne pas savoir si l'année est écrite, c'est pouvoir encore l'écrire. L'homme tamim n'entre pas dans Eloul avec un pronostic, il y entre avec une démarche, comme Avraham est entré dans sa route : sans adresse, mais accompagné.

Eloul tient tout entier sur un secret : le verdict approche et nul ne le connaît. C'est ce silence qui rend le retour possible.

Conclusion : le jour où la connaissance sera donnée

Reste à dire ce que deviendra tamim dans le monde à venir, car contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas éternel.

Yechayahou décrit les temps messianiques par une image d'inondation : כִּי מָלְאָה הָאָרֶץ דֵּעָה אֶת ה' כַּמַּיִם לַיָּם מְכַסִּים (Yechayahou 11:9), « car la terre sera remplie de la connaissance de Hachem comme les eaux recouvrent la mer ». Le verset précédent explique la conséquence : on ne fera plus de mal, on ne détruira plus. La violence cesse quand la connaissance remplit, car on ne se bat que dans le brouillard.

Ce jour-là, le voile se lèvera, mais il faut voir comment la connaissance arrive dans ce verset : elle remplit, comme une eau. Et personne ne l'aura arrachée par les os, les astres ou les morts. La différence entre le devin et le monde à venir tient au sens du geste, bien plus qu'à la connaissance elle-même : le devin prend, le monde à venir, est reçu.

Le Sfat Emet avait déjà entrevu ce mouvement pour cette vie-ci. L'homme d'Israël, écrit-il, ne doit pas désirer connaître les choses cachées à la manière des nations qui consultent devins et augures ; mais par le service accompli dans la temimout, וּמִמֵּילָא יִהְיֶה לוֹ הַשָּׂגָה בְּנִסְתָּרוֹת , « et de soi-même il obtiendra la perception des choses cachées ».

Ce qu'on a renoncé à arracher finit par être donné, et par le seul chemin qui ne le fausse pas : les actes. Il précise ailleurs, contre tout malentendu, que cette temimout n'est pas l'ignorance du paresseux mais un renoncement instruit, car l'ordre est de chercher par l'intelligence autant qu'on le peut, puis d'annuler cette intelligence devant Lui. Rabbi Na'hman avait posé le garde-fou dans les mêmes termes : גַּם בִּתְמִימוּת אָסוּר לִהְיוֹת שׁוֹטֶה , « dans la temimout aussi, il est interdit d'être un sot ».

Et c'est peut-être la définition la plus courte de tout ce chiour. Être tamim, c'est traiter l'avenir comme une chose qui se reçoit et ne se prend pas. Celui qui s'y exerce maintenant, dans le brouillard du jugement d'Eloul, marche déjà au rythme du monde où tout sera clair. Il ne sait pas où il va. Il sait avec Qui il marche, D.ieu lui-même qui le prend par la main et en fait sa part.

הִגִּיד לְךָ אָדָם מַה טּוֹב וּמָה ה' דּוֹרֵשׁ מִמְּךָ כִּי אִם עֲשׂוֹת מִשְׁפָּט וְאַהֲבַת חֶסֶד וְהַצְנֵעַ לֶכֶת עִם אֱ-לֹהֶיךָ On t'a dit, homme, ce qui est bien, et ce que Hachem attend de toi : pratiquer la justice, aimer la bonté, et marcher humblement avec ton D.ieu.

Mikha 6:8

Chabbat Chalom !

Par B.A., à Saint-Mandé, 2 Eloul 5786 / 15 août 2026

Yehi Ratson

Yehi Ratson - Que nous soit donnée la force de fermer le dossier de notre propre avenir, et de laisser aux mains du Ciel ce qui n'a jamais été dans les nôtres.

Et que nous méritions de marcher simplement avec Lui pour être, comme le promet le verset, Sa part.

Torah

Devarim 18:10-12, les sept pratiques interdites ; 18:13, tamim tihyé, le commandement ; 18:14-15, le prophète donné à la place du devin ; Bereshit 6:9, Noa'h tamim dans ses générations ; 12:1, le départ sans adresse ; 17:1, la marche d'Avraham et l'alliance ; 25:27, Yaakov ich tam ; 27:2, je ne connais pas le jour de ma mort ; Vayikra 1:3, le korban tamim ; Tehilim 18:26, im guevar tamim titamam ; Kohelet 3:11, gam et haolam natan belibam ; Yechayahou 11:9, la terre remplie de connaissance ; Mikha 6:8, marcher humblement avec ton D.ieu ; Chmouel I 28, Chaoul à Ein Dor ; Divré HaYamim I 10:13-14, il interrogea le ov ; II 33:12-13, la techouva de Menaché

Michna et Midrach

Sifri Devarim 173, quand tu es tam ta part est avec Hachem, et la lecture inverse par l'observance accomplie ; Bereshit Rabba 65:12, les sept choses couvertes, sur l'aveu d'Its'hak ; Yalkout Chimoni, Kohelet, remez 968, si le jour de la mort n'était pas caché nul ne bâtirait ni ne planterait

Mystique

Le Ari Z"L, Etz Haim 1:2, le tsimtsoum et le lieu laissé vide ; Ramhal, Daat Tevounot 40, dissimulation, manque et travail ; Derekh Hachem I:3, le choix en équilibre ; 'Hovot HaLevavot, Chaar HaBita'hon 5, ne pas connaître le moment de sa fin

Talmud

Pessa'him 54b, les sept choses cachées aux hommes ; Bera'hot 10a, 'Hizkiyahou et Yechayahou, les secrets du Miséricordieux et l'épée sur le cou ; Nedarim 32a, Avraham et l'astrologie, celui qui se rend tamim, l'enceinte fermée aux anges ; Chabbat 153a, repens-toi un jour avant ta mort et la parabole du festin sans heure ; Chabbat 156a, ein mazal leIsrael

Rishonim

Rachi sur Devarim 18:13, ne pas enquêter sur les avenirs ; Rachi sur Bereshit 17:1, tamim par la mila ; Ramban sur Devarim 18:13, mitsva positive, l'avenir selon la proximité au service ; Ibn Ezra sur Devarim 18:11, son cœur est manquant ; Ralbag sur Devarim 18:13, l'intégrité de l'intelligence ; Gaon de Vilna, Aderet Eliyahou sur Devarim 18:13 ; Sforno sur Devarim 18:13, ne pas chercher ailleurs ; 'Hizkouni sur Devarim 18:13, sois comme un keli plein ; Or Ha'Haïm sur Devarim 18:13, rien ne te manquera ; Rambam, Hil'hot Avodat Kokhavim 11:16, paroles de mensonge et de tromperie ; Hil'hot Techouva 3:4, le shofar qui réveille les dormeurs

Hassidout

Sfat Emet, Devarim, Choftim 8:3, 13:3, 18:2 et 24:2, le renoncement instruit et la perception donnée ; Rabbi Na'hman de Breslev, Likouté Moharan II, 19, la perfection par la temimout ; Si'hot HaRan 51 et 101, la simplicité au-dessus de tout et l'interdit d'être sot ; Rabbi Nathan de Breslev, Likouté Halakhot, Yoré Déa, Hil'hot Meonen 2:1, ha bahi talya

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